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Fous comme nous

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La mondialisation de la psyché américaine
par Ethan Watters 2009 320 pages
4.10
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Points clés

1. L’exportation mondiale de la psyché américaine

Nos arches dorées ne symbolisent pas notre impact le plus préoccupant sur les autres cultures ; c’est plutôt la manière dont nous nivelons le paysage même de la psyché humaine.

Uniformiser l’esprit. Ce livre soutient que l’influence la plus profonde et inquiétante de la culture américaine à l’échelle mondiale ne réside pas seulement dans le consumérisme incarné par McDonald’s, mais dans l’exportation massive de sa conception de l’esprit humain et des maladies mentales. Cette « américanisation » de la psyché aplatit la diversité des souffrances humaines, remplaçant les expressions culturelles uniques par des catégories diagnostiques occidentales et des approches thérapeutiques standardisées. Ce processus, souvent motivé par de bonnes intentions, engendre des conséquences imprévues et majeures pour la santé mentale mondiale.

Conséquences inattendues. Depuis trente ans, les idées américaines sur la maladie mentale, incluant définitions et traitements, sont devenues des normes internationales. Cela a conduit à une homogénéisation globale de la manière dont les individus vivent et interprètent la détresse mentale. Le livre met en lumière cette influence à travers l’évolution des manifestations des troubles mentaux dans le monde, comme la montée des troubles alimentaires à Hong Kong, l’adoption généralisée du PTSD après des catastrophes, ou encore une version particulièrement américanisée de la dépression qui se propage à l’échelle planétaire.

Le virus, c’est nous. Le postulat central est que le « virus » diffusant ces manifestations de maladie mentale est la culture américaine elle-même. En apprenant au monde à penser comme nous à propos de l’esprit, nous uniformisons sans le vouloir les façons dont les gens « deviennent fous ». Cela soulève des questions cruciales sur l’universalité des constructions de la maladie mentale et sur l’impact des présupposés scientifiques et culturels occidentaux sur la diversité des expériences humaines de la souffrance.

2. Les maladies mentales sont des constructions culturelles

En fin de compte, toutes les maladies mentales, y compris des catégories apparemment évidentes comme la dépression, le PTSD, voire la schizophrénie, sont tout autant façonnées et influencées par les croyances et attentes culturelles que la paralysie hystérique des jambes, les vapeurs, le zar ou toute autre maladie mentale jamais observée dans l’histoire de la folie humaine.

Diversité de la souffrance. Les maladies mentales ne se distribuent ni ne s’expriment uniformément à travers le monde ; elles apparaissent sous des formes infiniment complexes et singulières, façonnées par les cultures locales et les contextes historiques. Citons par exemple :

  • Amok chez les hommes indonésiens : une rumination suivie d’une rage meurtrière.
  • Koro chez les hommes d’Asie du Sud-Est : la certitude débilitante d’une rétraction génitale.
  • Zar au Moyen-Orient : possession spirituelle provoquant des épisodes dissociatifs de pleurs, rires, cris et chants.
    Ces « syndromes liés à la culture » illustrent à quel point la détresse mentale est profondément imbriquée dans des récits et croyances culturels spécifiques.

Fluidité historique. Les formes de la folie évoluent aussi au fil du temps au sein d’une même culture. Ian Hacking, dans « Mad Travelers », a documenté un état fugace de fugue en Europe victorienne où de jeunes hommes marchaient des centaines de kilomètres en transe. De même, l’épidémie de paralysie hystérique des jambes chez les femmes de la haute société au milieu du XIXe siècle reflétait les restrictions sociales imposées aux rôles féminins. Ces exemples montrent que les symptômes sont des « éclairs dans l’esprit du temps », produits de moments et lieux précis, non des faits biologiques immuables.

Au-delà du biomédical. La santé mentale occidentale suppose souvent qu’une compréhension biomédicale et scientifique transcende l’influence culturelle. Pourtant, les recherches interculturelles révèlent que les individus s’appuient invariablement sur des croyances et récits culturels — qu’il s’agisse de possession spirituelle ou de déficit en sérotonine — pour comprendre leur souffrance. Ces récits façonnent profondément l’expérience, le déroulement et l’issue de la maladie, remettant en cause l’idée de troubles universels et indépendants de la culture.

3. L’effet « réservoir de symptômes » : comment la conscience façonne la maladie

Les patients s’efforcent inconsciemment de produire des symptômes qui correspondent aux diagnostics médicaux de leur époque.

Adoption inconsciente. Les personnes en souffrance psychologique puisent souvent dans un « réservoir de symptômes » d’expressions culturellement reconnues de la détresse. Lorsqu’une nouvelle catégorie de maladie est officiellement nommée, décrite et popularisée par les professionnels de santé et les médias, elle intègre ce réservoir, devenant un choix inconscient plus probable pour ceux qui cherchent à exprimer leur tourment intérieur. Cette dynamique crée une boucle de rétroaction où l’attention publique et professionnelle peut involontairement accroître l’incidence d’un trouble.

Précédent historique. Les travaux d’Edward Shorter sur l’hystérie et l’anorexie en Europe victorienne illustrent ce phénomène. Avant la reconnaissance formelle de l’anorexie mentale en 1873, la privation alimentaire était un symptôme rare et indistinct. Une fois nommée et débattue par des médecins éminents comme Laségue, elle devint un « modèle » codifié de souffrance, entraînant une augmentation spectaculaire des cas. L’institution médicale, en validant ce symptôme, a involontairement diffusé un modèle de comportement pour les patients et de réponse pour les médecins.

Parallèles modernes. Ce phénomène ne se limite pas à l’histoire. L’essor soudain du trouble de la personnalité multiple (aujourd’hui trouble dissociatif de l’identité) à la fin du XXe siècle, ou l’augmentation dramatique de l’anorexie après la mort de Karen Carpenter, montrent comment l’attention publique et professionnelle peut propulser un trouble sur le devant de la scène. Cela suggère que les professionnels de santé mentale, en recherchant et en publiant sur ces troubles, participent inévitablement à leur maintien et à leur façonnement, même involontairement.

4. Le visage changeant de l’anorexie : de la détresse somatique à la peur de grossir

La plupart, par exemple, ne manifestaient pas la peur classique de grossir, commune chez les anorexiques occidentaux, ni ne percevaient à tort leur corps frêle comme étant en surpoids.

Présentation atypique. Avant l’influence occidentale, l’anorexie à Hong Kong se manifestait différemment. Les premiers patients du Dr Sing Lee niaient souvent la peur de grossir ou le désir de perdre du poids pour des raisons esthétiques. Ils attribuaient plutôt leur refus de nourriture à des causes physiques telles que la sensation de plénitude abdominale, les ballonnements ou des troubles digestifs, reflétant une tendance historique chinoise à somatiser la détresse psychologique. Ils n’étaient pas les « filles en or » de la littérature occidentale, souvent issus de familles modestes et dépourvus de la supériorité morale parfois observée chez les anorexiques occidentaux.

Échos historiques. Lee a relevé des similitudes frappantes entre ses patients « atypiques » de Hong Kong et les premiers cas d’auto-privation en Europe au XIXe siècle, avant que l’anorexie mentale ne soit un diagnostic reconnu. Ces cas historiques rapportaient aussi des plaintes somatiques (boules dans la gorge, digestion douloureuse) plutôt qu’une peur de grossir, suggérant une forme pré-codifiée de la maladie. Lee en a conclu qu’il assistait à une expression rare, antérieure au XXe siècle, de l’auto-privation, non influencée par les croyances occidentales sur l’image corporelle.

Le point de bascule. La mort de Charlene Hsu Chi-Ying, 14 ans, en 1994, largement médiatisée à Hong Kong, a servi de « déclencheur épidémiologique ». Les reportages, s’appuyant sur des experts occidentaux et le DSM, ont introduit le « modèle occidental » de l’anorexie, mettant l’accent sur la peur de grossir et l’image corporelle déformée. Par la suite, la présentation de l’anorexie à Hong Kong a rapidement évolué, les patients rapportant de plus en plus la peur de grossir comme motivation principale, démontrant comment le cadre diagnostique importé a remodelé l’expérience même de la maladie.

5. Le prisme occidental du PTSD : négliger la résilience locale et causer du tort

Une victime traite un événement traumatique en fonction de ce qu’il signifie. Ce sens est tiré de sa société et de sa culture, ce qui façonne sa manière de chercher de l’aide et ses attentes de guérison.

Universaliser le traumatisme. Après le tsunami de 2004, les professionnels occidentaux de la santé mentale se sont précipités au Sri Lanka, prédisant un « second tsunami » de PTSD et prônant des interventions psychologiques immédiates. Ils supposaient une réaction psychologique universelle au traumatisme et la supériorité des méthodes occidentales, rejetant souvent les mécanismes d’adaptation locaux comme du « déni ». Cela a conduit à un afflux chaotique de conseillers étrangers, souvent dépourvus de compréhension culturelle ou linguistique, et à l’usage généralisé de listes de contrôle du PTSD ne captant pas les idiomes locaux de la détresse.

Déconnexion culturelle. Des universitaires sri-lankais ont mis en garde contre la réduction des expériences des survivants à un « traumatisme mental », soulignant que le sens d’un événement traumatique est culturellement construit. Les recherches de la Dr Gaithri Fernando ont révélé que les Sri-Lankais vivent souvent le traumatisme de manière somatique (douleurs, maux) et surtout en termes de dommages aux relations sociales, plutôt qu’en états psychologiques internes comme l’anxiété ou l’engourdissement. Leur bien-être est profondément lié à l’accomplissement des rôles sociaux et à la connexion communautaire, rendant le counseling individualiste occidental potentiellement contre-productif.

Saper la résilience. Les interventions occidentales, telles que l’insistance sur la « vérité directe » concernant la violence, entraient souvent en conflit avec les coutumes locales comme les « paroles prudentes » au Sri Lanka, destinées à contenir la violence et prévenir son escalade. L’anthropologue Alex Argenti-Pillen a constaté que promouvoir l’« absence de peur » et pathologiser le discours ambigu pouvait déstabiliser des équilibres sociaux fragiles, supprimant involontairement les freins à la violence. Cela illustre comment l’imposition des récits occidentaux sur le traumatisme peut affaiblir les pratiques locales de guérison et causer du tort en perturbant des stratégies d’adaptation culturellement élaborées.

6. Le meilleur pronostic de la schizophrénie : le pouvoir de l’acceptation culturelle

Ce que nous disons de la maladie mentale révèle ce que nous valorisons et ce que nous craignons.

Le paradoxe du pronostic. Des études interculturelles, notamment deux grandes enquêtes de l’OMS, ont révélé un constat surprenant : les personnes diagnostiquées schizophrènes dans les pays en développement (Inde, Nigeria) ont souvent un meilleur pronostic à long terme, avec des symptômes moins sévères et un fonctionnement social supérieur, comparé à celles des pays industrialisés (États-Unis, Danemark). Cela remet en question la vision purement biomédicale, suggérant que les facteurs culturels et sociaux jouent un rôle majeur dans l’évolution et l’issue de la maladie.

Faible émotion exprimée. Un facteur clé identifié est l’« émotion exprimée » (EE) au sein des familles, qui inclut critiques, hostilité et implication émotionnelle excessive. Les familles des pays en développement tendent à manifester une EE plus faible, favorisant un environnement plus tolérant et moins critique pour le patient. À Zanzibar, Juli McGruder a observé des familles comme celle d’Amina affichant une tolérance remarquable et une sérénité face à leurs proches schizophrènes, percevant leur maladie comme « la volonté de Dieu » ou un fardeau à accepter, plutôt qu’un échec personnel à critiquer ou « réparer ».

La possession spirituelle comme tampon. Les croyances traditionnelles, telles que la possession spirituelle à Zanzibar, réduisent paradoxalement la stigmatisation. Au lieu de blâmer l’individu, les comportements étranges sont attribués à des esprits extérieurs (djinns), ce qui les rend plus compréhensibles et pardonnables. Ces croyances offrent aussi des interventions socialement acceptées (rituels, prières) qui maintiennent la personne malade intégrée au groupe social et permettent une « bonne réputation » lors des rémissions. Cela contraste fortement avec les visions occidentales qui isolent et stigmatisent souvent les malades mentaux.

7. Le paradoxe de la stigmatisation : les explications biomédicales peuvent accroître la distance sociale

Les résultats de l’étude suggèrent que nous traitons parfois plus durement les personnes lorsque leur problème est décrit en termes de maladie.

Conséquences inattendues. Les professionnels occidentaux de la santé mentale et les groupes de défense ont vigoureusement promu le modèle biomédical ou « maladie du cerveau » de la maladie mentale, arguant qu’il réduirait la stigmatisation en déplaçant la responsabilité de l’individu vers des facteurs biologiques. Pourtant, les études montrent le contraire : à mesure que la croyance en des causes biologiques s’est répandue mondialement, la perception de dangerosité et le désir de distance sociale envers les malades mentaux ont augmenté. Ce « paradoxe de la stigmatisation » est manifeste dans des pays comme l’Allemagne et la Turquie, où l’adhésion aux causes biologiques coïncide avec un plus grand désir de séparation sociale.

Effet déshumanisant. Le récit biomédical, bien que semblant compatissant, implique subtilement qu’un cerveau rendu malade par des anomalies génétiques ou biochimiques est plus fondamentalement et durablement brisé qu’un cerveau affecté par des événements de vie. Cela peut conduire à considérer les malades mentaux comme « presque une autre espèce », comme le montre une étude où des sujets infligeaient des chocs électriques plus sévères à des partenaires dont la maladie mentale était décrite en « termes de maladie » plutôt qu’en « termes psychosociaux ». Cet effet déshumanisant peut justifier un contrôle accru et des critiques, comme dans le traitement d’Abdulridha envers sa sœur Shazrin à Zanzibar.

« Juste de la chimie. » La réduction d’expériences humaines complexes — amour, souffrance, joie — à « juste de la chimie » peut être profondément stigmatisante et dévalorisante pour les personnes atteintes de maladie mentale. Elle ôte le sens personnel et l’identité associés à leurs luttes, les laissant se sentir comme des « unités biologiques défectueuses ». Ce récit, bien qu’adopté par beaucoup de personnes en bonne santé comme une vérité scientifique, est rarement appliqué à leurs propres émotions, soulignant son caractère peu attrayant et isolant lorsqu’il s’applique à la détresse mentale.

8. La méga-commercialisation d’une maladie : comment l’industrie pharmaceutique a remodelé la dépression au Japon

Pour faire de Paxil un succès au Japon, il ne suffisait pas de conquérir le petit marché des personnes diagnostiquées avec l’utsubyô. L’objectif était d’influencer, au niveau le plus fondamental, la compréhension japonaise de la tristesse et de la dépression.

Créer un marché. Au début des années 2000, le géant pharmaceutique GlaxoSmithKline (GSK) faisait face à un défi au Japon : le marché des antidépresseurs était minuscule car la « dépression » (utsubyô) y était perçue comme une maladie rare, grave et psychotique, fortement stigmatisée. GSK lança une campagne de « méga-marketing », non seulement pour vendre un médicament, mais pour remodeler en profondeur la perception publique japonaise de la tristesse et de la dépression, la transformant en une condition médicale courante et traitable. Cette stratégie reposait sur une compréhension fine des nuances culturelles, acquise auprès d’experts comme Laurence Kirmayer.

Résistances historiques. Le Japon possédait une longue histoire de compréhensions différentes de la détresse :

  • Utsushô (ère Edo) : stagnation de l’énergie vitale, non une maladie, mais un état respecté nécessitant un sens social ou moral.
  • Névrose (début XXe siècle) : « nerfs effilochés » comme maladie de la modernité, d’abord élitiste, puis répandue, finalement restigmatisée.
  • Dépression endogène (après la Seconde Guerre mondiale) : psychose grave et génétique.
  • Typus melancholicus (milieu XXe siècle) : tristesse valorisée, associée à la diligence et à l’empathie.
    Le vocabulaire japonais de la tristesse (yuutsu, ki ga fusagu) incluait souvent des symptômes somatiques et reflétait un soi moins individualisé, la mélancolie étant souvent perçue comme formatrice du caractère.

L’opportunité de la « décennie perdue ». Le ralentissement économique des années 1990 (« décennie perdue ») et les taux élevés de suicide ont créé une anxiété sociale. Des cas marquants comme le procès pour « karojisatsu » (suicide par surmenage) d’Oshima Ichiro ont lié le suicide à la dépression, modifiant la perception publique. Le tremblement de terre de Kobe a aussi mis en lumière les faiblesses perçues du Japon en matière de santé mentale comparé à l’Occident. Ce terreau fertile, combiné à une émission télévisée sur « Écouter Prozac » de Peter Kramer, a préparé le public japonais à une nouvelle compréhension de la dépression.

9. « Un rhume de l’âme » : la normalisation stratégique de la dépression

Le slogan, la dépression est comme un « rhume de l’âme », a convaincu bien trop de personnes de chercher un traitement médical pour quelque chose qui n’est souvent pas une maladie.

La métaphore « kokoro no kaze ». La campagne marketing de GSK a habilement utilisé la métaphore « kokoro no kaze » (« un rhume de l’âme ») pour normaliser la dépression au Japon. Cette expression véhiculait simultanément trois messages clés :

  • La dépression n’était pas la condition grave et stigmatisante de l’utsubyô, mais une maladie courante.
  • Prendre un médicament contre la dépression était aussi simple et sans souci que de prendre un remède contre le rhume.
  • Comme les rhumes, la dépression était omniprésente, touchant tout le monde de temps à autre.
    Cette métaphore adoucissait efficacement les connotations de la dépression et la rendait plus acceptable pour le public japonais.

Influence multicanale. GSK a déployé une approche multifacette pour diffuser ces messages, contournant l’interdiction de la publicité directe aux consommateurs :

  • Des annonces de recrutement pour essais cliniques servant aussi de promotion de marque.
  • Des spots d’intérêt public définissant largement la dépression et encourageant à chercher de l’aide.
  • Le marketing sur Internet (par exemple utu-net.com, site de « défense des patients » financé par GSK) proposant des quiz d’auto-diagnostic.
  • Une saturation médiatique d’articles sur la montée de la dépression, vantant souvent les bénéfices des ISRS.
  • L’appui de personnalités publiques comme la princesse Masako, dont l’usage d’antidépresseurs a renforcé la notoriété du médicament.
  • Un cadrage économique liant la dépression non traitée à la perte de productivité, séduisant une nation en récession.

Contradictoire mais efficace. Les messages marketing étaient souvent incohérents, mêlant notions de dépression endogène sévère et de personnalité mélancolique valorisée, et associant le surmenage à un déséquilibre chimique cérébral. Leur cohérence importait moins que leur efficacité à modifier les perceptions culturelles. La campagne a réussi à transformer la dépression en une préoccupation légitime et répandue, entraînant une augmentation spectaculaire des diagnostics et des ventes de Paxil, malgré la résistance initiale des Japonais aux psychotropes.

10. Science compromise : l’illusion d’efficacité et de sécurité

Il n’est tout simplement plus possible de croire une grande partie de la recherche clinique publiée, ni de se fier au jugement des médecins de confiance ou aux directives médicales officielles.

Le mythe de la sérotonine. Un pilier du marketing des ISRS, y compris au Japon, était l’affirmation que la dépression est causée par un « déséquilibre chimique » ou une carence en sérotonine, et que les ISRS rétablissent cet équilibre. Or, cette « hypothèse de la déplétion en sérotonine » a été publiquement abandonnée par son promoteur en 1970 et n’a jamais été confirmée scientifiquement. L’idée que les ISRS restaurent un équilibre naturel est une histoire marketing, non un fait scientifique, ces médicaments modifiant largement la chimie cérébrale sans corriger un déficit spécifique.

Plagiat et manipulation des données. Les recherches de David Healy ont révélé comment les firmes pharmaceutiques contrôlent systématiquement le flux des connaissances scientifiques. En finançant les grandes études, en engageant des sociétés de rédaction médicale pour écrire sous faux nom des articles pour des universitaires renommés, et en publiant sélectivement les résultats positifs tout en dissimulant ou en déformant les négatifs, les laboratoires créent une image biaisée de l’efficacité et de la sécurité des médicaments. Cette pratique est devenue un scandale public, notamment concernant GSK et Paxil.

Les risques cachés de Paxil. Une étude majeure de 2001 sur Paxil chez les adolescents, dirigée par un psychiatre éminent de Brown University, fut publiée comme « généralement bien tolérée et efficace ». Pourtant, des documents internes de GSK ont révélé que l’étude montrait en réalité une efficacité « insuffisamment robuste » et une augmentation de plus de cinq fois des effets secondaires graves, incluant hospitalisations et tentatives de suicide, par rapport au placebo. Cette falsification délibérée des données illustre comment l’intégrité scientifique est compromise, induisant en erreur médecins et patients sur le véritable rapport bénéfices-risques de ces médicaments.

11. Le péril de « l’aide » : saper la diversité mondiale de la santé mentale

Proposer les dernières théories occidentales de la santé mentale pour tenter d’atténuer le stress psychologique causé par la mondialisation n’est pas une solution ; c’est une partie du problème.

Une crise mondiale de sens. La crise économique mondiale de 2009, comme les bouleversements sociaux passés, a créé un terreau propice à l’émergence de nouvelles catégories de maladies mentales et de traitements. Le « trouble post-traumatique d’amertume » (PTED), par exemple, reflète une tendance occidentale à pathologiser les réactions à la détresse sociale et économique. Cette création continue et exportation de nouveaux troubles, souvent accompagnée de marketing pharmaceutique, risque d’homogénéiser davantage la souffrance humaine et de fragiliser les manières culturelles diverses de donner sens à l’adversité.

L’analogie de la « couverture ». Exporter les modèles occidentaux de santé mentale sans tenir compte des différences culturelles revient à « distribuer des couvertures aux indigènes malades sans considérer les agents pathogènes cachés dans le tissu ». Ces interventions, bien que bien intentionnées, peuvent involontairement aggraver la détresse en :

  • Sapant les croyances locales sur la guérison.
  • Discréditant les conceptions culturelles du soi.
  • Imposant une vision hyper-individualiste et hyper-introspective de l’esprit.

Repenser la générosité. L’esprit occidental, façonné par le dualisme cartésien, la psychologie freudienne et les philosophies d’auto-assistance, réduit souvent l’esprit à un « mélange de produits chimiques » dans le crâne, déconnecté du social et du naturel. D’autres cultures maintiennent des conceptions plus imbriquées de l’esprit, du corps et de la communauté. Le livre invite à une réévaluation critique de cette « générosité », suggérant que nos affirmations confiantes de solutions universelles en santé mentale sont peut-être motivées par nos propres biais culturels et insécurités, au détriment de la précieuse diversité des compréhensions et résiliences humaines.

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Résumé des avis

4.10 sur 5
Moyenne de 4 000+ évaluations de Goodreads et Amazon.

Crazy Like Us analyse la manière dont les concepts occidentaux de la santé mentale sont exportés à travers le monde, souvent au détriment des populations concernées. Watters s’intéresse à l’anorexie à Hong Kong, au trouble de stress post-traumatique au Sri Lanka, à la schizophrénie à Zanzibar et à la dépression au Japon, montrant ainsi que les maladies mentales se manifestent différemment selon les cultures. Les critiques saluent la richesse des études de cas présentées et la dénonciation de l’impérialisme psychologique occidental ainsi que des pratiques des grandes firmes pharmaceutiques. Certains reprochent toutefois à l’approche journalistique un manque de profondeur ou un certain amateurisme. La plupart reconnaissent néanmoins que cet ouvrage, stimulant et essentiel, offre une réflexion précieuse sur l’influence des cultures dans la compréhension des troubles mentaux, même si des réserves subsistent quant à une sélection parfois partiale des données et à une simplification excessive.

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À propos de l'auteur

Ethan Watters est un journaliste indépendant basé à San Francisco, dont les articles paraissent dans des publications prestigieuses telles que le New York Times Magazine, Discover, Men's Journal, Wired et NPR. Son écriture scientifique et naturaliste a été reconnue par son inclusion dans les anthologies Best American de 2007 et 2008. Watters est également cofondateur du San Francisco Writers Grotto, un espace de travail collaboratif dédié aux artistes et écrivains locaux. Il vit à San Francisco avec son épouse, psychiatre américaine de renom, et leurs enfants. Son journalisme se concentre sur la psychologie, la santé mentale et les phénomènes culturels, rendant accessibles au grand public des concepts scientifiques complexes grâce à une narration claire et engageante.

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