Points clés
1. Né en marge : Illégitimité et identité cachée
Cela signifiait qu’il était deux choses, pas une seule.
Un début hors norme. Léonard de Vinci naît illégitime en 1452, un lourd handicap social dans l’Italie de la Renaissance. Élevé principalement par son grand-père et son oncle dans le village de Vinci, son père, Ser Piero, notaire, est souvent absent à Florence. De nouvelles preuves suggèrent que sa mère, Caterina, aurait pu être une servante domestique, ce qui ferait de Léonard un métis, une hypothèse peut-être confirmée par les motifs dermatoglyphiques de ses empreintes digitales.
Des forces formatrices précoces. Grandir en dehors de la structure familiale traditionnelle, peut-être avec une mère issue d’une culture différente, a sans doute contribué à forger l’identité singulière et la vision du monde de Léonard. Son oncle Francesco, homme contemplatif, aurait nourri son amour de la nature et son approche patiente et méthodique. Ce cadre rural, avec ses panoramas et son contact direct avec la nature, contraste fortement avec l’environnement urbain qu’il connaîtra plus tard.
Un soi dissimulé. Cette expérience initiale d’être « deux choses, pas une » – bâtard et membre légitime d’une famille, potentiellement métis dans une société homogène – a pu instiller en lui un sentiment d’altérité et un besoin de dissimuler certains aspects de sa personne. Cette dualité pourrait être la clé pour comprendre son mystère ultérieur et la construction délibérée d’une personnalité unique, influençant peut-être même son écriture miroir de droite à gauche.
2. Façonné par le chaos : Mort, traumatisme et premiers combats
La mort était partout, toujours.
Une réalité brutale. L’enfance et la jeunesse de Léonard sont marquées par la mort omniprésente et le chaos. La peste noire, la famine, les ouragans et un taux élevé de meurtres constituent des menaces constantes. Il assiste à l’abattage des animaux et aux dures réalités de la pauvreté et des maladies, ce qui lui inculque une conscience profonde de la mortalité et de la fragilité de la vie.
Des expériences traumatisantes. Au-delà de la brutalité générale de l’époque, certains événements spécifiques laissent une empreinte durable. Son arrestation pour sodomie à 24 ans, même brève, le confronte à une justice capricieuse et sévère, ainsi qu’à l’humiliation publique et à la menace de châtiments cruels. Cette perte temporaire de liberté alimente sans doute son désir permanent d’indépendance et de maîtrise de son temps et de son travail.
Un tumulte intérieur. L’exposition constante à la mort et à la violence, conjuguée à des traumatismes personnels comme son arrestation et ses relations tendues avec son père, crée probablement un « tumulte intérieur » sous son apparente sérénité. Son art et ses études, notamment sa fascination pour l’anatomie et le monde naturel, peuvent être vus comme une réponse à ce chaos – une tentative de trouver ordre, beauté et compréhension dans un monde défini par la souffrance et la décomposition.
3. Trouver sa voie : Florence, Verrocchio et l’accusation de sodomie
Entre la langueur philosophique de l’amour platonique et les cellules de l’Office de la Nuit, il y a un grand saut.
Entrée dans le monde urbain. Vers l’âge de 15 ans, Léonard s’installe à Florence et devient apprenti chez Andrea del Verrocchio, artiste et ingénieur polyvalent. Ce passage marque une transition cruciale entre une vie rurale isolée et une ville cosmopolite animée. Dans l’atelier de Verrocchio, il apprend plusieurs métiers – peinture, sculpture, orfèvrerie – et s’ouvre aux courants intellectuels de la Renaissance, dont le concept d’« ingenio », l’artiste-inventeur.
Développement artistique précoce. Si le récit de Vasari selon lequel l’ange peint par Léonard dans Le Baptême du Christ aurait poussé Verrocchio à abandonner la peinture est sans doute exagéré, il souligne le talent naissant de Léonard. Ses premières œuvres, comme L’Annonciation et Ginevra de’ Benci, révèlent un style en développement, des expérimentations techniques (notamment l’usage des huiles dans des peintures à la tempera) et une fascination pour le détail, la perspective, ainsi que la capture du mouvement et de la psychologie.
Le choc de l’arrestation. L’accusation anonyme et l’arrestation pour sodomie en 1476 constituent un événement traumatique majeur. Bien que les charges soient finalement abandonnées sous conditions, l’expérience de la prison et la menace d’une punition sévère le marquent profondément. Ce contact avec la justice, associé à la probable désapprobation paternelle et au manque de soutien familial, renforce son sentiment d’exclusion et nourrit une méfiance envers l’autorité et la société conventionnelle.
4. À la recherche de la fortune : Les années milanaises et la promesse du cheval
Celui qui ne cherche pas à surpasser son maître est médiocre.
Un nouveau départ. Confronté à des opportunités limitées et à des difficultés personnelles à Florence, Léonard cherche un mécénat ailleurs. Sa lettre d’introduction à Ludovico Sforza, duc de Milan, est une audacieuse autopromotion, mettant en avant ses compétences en ingénierie militaire autant que ses talents artistiques. Ce choix marque une volonté délibérée de se réinventer et d’échapper à sa réputation passée d’œuvres inachevées et de scandales personnels.
Vie de cour et rôles multiples. À Milan, Léonard sert Ludovico pendant 18 ans, assumant d’abord divers rôles au-delà de la peinture, comme la conception de fêtes, la réparation de plomberie et le travail d’ingénieur. Il évolue dans une cour vibrante, en contact avec des intellectuels tels que le mathématicien Luca Pacioli et des artistes comme Bramante. Cette période lui permet d’élargir ses études et de poursuivre ses intérêts variés, même si les projets sont souvent dictés par son mécène.
Le cheval monumental. La commande d’une statue équestre monumentale en bronze pour honorer le père de Ludovico devient le projet central de Léonard. Il consacre des années à l’étude des chevaux, de l’anatomie et de la fonte du bronze, visant à créer un chef-d’œuvre surpassant les réalisations précédentes, notamment celle de son ancien maître Verrocchio à Venise. Malgré un modèle en argile colossal, le projet échoue lorsque le bronze est détourné pour fabriquer des canons, une déception majeure qui souligne la précarité de sa position.
5. La méthode de l’ingenio : Curiosité, observation et ajustements sans fin
Étudier quelque chose de près pour le dessiner avec précision, c’était aussi l’apprendre profondément sur toute sa surface, absorber la chose par un toucher visuel.
Dessiner pour comprendre. Pour Léonard, le dessin n’est pas seulement une compétence artistique, mais une manière fondamentale de comprendre le monde. Il esquisse méticuleusement tout ce qu’il observe – plantes, animaux, eau, machines, anatomie humaine – utilisant sa main pour explorer et intérioriser le sujet. Ce processus de « toucher visuel » lui permet de voir en profondeur et de faire des liens que d’autres manquent.
Un esprit en perpétuel mouvement. Ses carnets révèlent une curiosité insatiable et un esprit qui cherche constamment à comprendre le fonctionnement des choses. Il s’intéresse à des sujets divers, souvent simultanément, poussé par un désir intrinsèque de savoir plutôt que par un objectif précis de publication ou d’application. Cette « manie » d’apprendre est au cœur de son identité et un mécanisme pour faire face au chaos extérieur.
L’art de l’improvisation. Son processus créatif est souvent improvisé et évolutif. Il revient sans cesse sur ses idées et projets, ajoutant des couches, affinant les détails, laissant l’œuvre évoluer avec le temps. Ce « perfectionnisme obsessionnel » et sa propension à retarder l’achèvement jusqu’à ce qu’il juge le travail « juste » entrent souvent en conflit avec les attentes et délais des mécènes, contribuant à sa réputation d’imprévisibilité, mais aussi à ses innovations uniques.
6. Témoin de la brutalité : La campagne des Borgia et les cicatrices de la guerre
Pazzia bestialissima, ou « folie bestiale », comme il l’appellera plus tard dans son carnet.
Au service d’un tyran. Après l’invasion française de Milan, Léonard revient à Florence mais se retrouve bientôt au service de Cesare Borgia, fils impitoyable du pape Alexandre VI. En tant qu’ingénieur en chef, il accompagne l’armée, concevant fortifications et machines de guerre. Cette période le confronte directement aux horreurs de la guerre, massacres et actes de cruauté.
Un dilemme moral. Travailler pour Borgia place Léonard dans une position moralement délicate. S’il conçoit des machines de guerre ingénieuses et aurait même facilité un massacre en révélant un passage secret, ses carnets témoignent d’un dégoût croissant pour la violence humaine, qu’il qualifie de « folie bestiale ». Cette expérience renforce son cynisme envers l’humanité et contribue à son végétarisme et à son retrait du monde.
Compagnon de Machiavel. Durant cette campagne, Léonard côtoie Niccolò Machiavel, qui observe Borgia pour Florence. Leur expérience commune de la brutalité et du chaos influence sans doute les deux hommes. L’approche scientifique de Léonard résonne avec les idées politiques naissantes de Machiavel, tandis que la violence qu’ils ont vue laisse des cicatrices indélébiles dans la psyché de Léonard.
7. Retour à Florence : Rivalité, échec et approfondissement des études
Léonard resta là, le visage rougissant.
Retour dans le giron. Après avoir quitté le service des Borgia, Léonard revient à Florence, où il est une figure connue, mais à la réputation mitigée. Il reçoit des commandes prestigieuses, dont une immense fresque murale de la Bataille d’Anghiari pour le Palazzo Vecchio, le plaçant en rivalité directe avec le jeune Michel-Ange, chargé d’une œuvre complémentaire.
Rivalité et humiliation. La compétition avec Michel-Ange est tendue. Une réunion publique sur l’emplacement de la statue de David révèle une animosité sous-jacente, culminant avec Michel-Ange humiliant publiquement Léonard pour son cheval de bronze inachevé. Cette humiliation, conjuguée à la pression de la fresque d’Anghiari et à l’échec de son projet de dérivation de l’Arno, fait de cette période un moment difficile.
Lutte avec le pinceau. Malgré la commande prestigieuse, Léonard peine à achever la fresque d’Anghiari. Des problèmes techniques liés à son mélange de peinture expérimentale, ainsi qu’une réticence profonde à représenter les horreurs de la guerre qu’il a récemment vues, le poussent à abandonner le projet. Ce blocage créatif et cet échec public coïncident avec un approfondissement de ses études anatomiques, peut-être comme refuge face aux pressions extérieures et quête de vérité intérieure.
8. Dernières années : Rome, mécénat français et chefs-d’œuvre inachevés
Hélas, cet homme ne fera jamais rien, car il pense à la fin avant même d’avoir commencé l’œuvre.
À la recherche de nouveaux mécènes. Après le retour des Médicis à Florence, Léonard cherche ailleurs des opportunités. Invité à Rome par Giuliano de Médicis, frère du pape Léon X, il bénéficie d’un logement et d’une pension, mais peine à obtenir des commandes importantes. Le pape critique ouvertement sa procrastination.
L’anatomie et ses conséquences. À Rome, Léonard poursuit ses dissections anatomiques, une pratique mal vue et suspectée par certains. Ses assistants allemands le dénoncent au pape, qui interdit les dissections et l’accuse de sorcellerie. Ce revers, ajouté au manque de commandes artistiques, isole davantage Léonard et limite ses recherches scientifiques.
Refuge français. Frustré, Léonard accepte l’invitation du jeune roi François Ier à s’installer en France. Admirateur de son génie, le roi lui offre une position confortable au manoir du Clos Lucé, près du palais royal. Là, Léonard passe ses dernières années, vénéré par le roi, mais se consacrant surtout à organiser ses carnets et à travailler sur quelques toiles chéries, dont la Joconde, œuvre inachevée jusqu’à la fin.
9. Le mystère durable : L’héritage et le moi insaisissable de Léonard
Le connaître, c’était voir au-delà de son déguisement, au-delà de toutes les distractions et contradictions, l’homme improvisant à l’instant.
Une vie de contradictions. Léonard demeure une figure énigmatique, un faisceau de contradictions qui défient toute catégorisation facile. Génie en lutte avec les délais, ingénieur visionnaire dont les projets les plus ambitieux restent inachevés, artiste sensible travaillant pour des tyrans brutaux, homme en quête de gloire mais laissant beaucoup de ses œuvres les plus profondes inédites et cachées.
Le pouvoir de la main. Malgré ses luttes et ses projets inachevés, son œuvre survivante, surtout ses dessins et quelques peintures, révèle un talent inégalé pour l’observation, la composition et la capture de l’essence de la vie. Sa capacité à rendre réel l’irréel, à insuffler à ses sujets une vie intérieure et un mouvement, continue de fasciner et d’émerveiller des siècles plus tard.
Un monde intérieur. Au fond, la véritable vie de Léonard s’est peut-être déroulée dans son esprit et ses carnets. Sa curiosité sans fin, ses réactions émotionnelles profondes à la beauté et à la brutalité du monde, sa quête constante de compréhension sont les forces motrices de son œuvre. Homme appréciant la solitude, faisant confiance avant tout à ses propres observations, il improvise dans un monde chaotique, laissant un héritage qui continue d’inspirer et de troubler.
Résumé des avis
Devenir Léonard suscite des avis partagés, bien que nombreux soient ceux qui saluent son approche singulière de la biographie. Les lecteurs apprécient le style spéculatif de Lankford, qui donne vie à Léonard en le présentant comme un génie humain, imparfait. L’ouvrage offre des éclairages fascinants sur l’Italie de la Renaissance et le contexte dans lequel évoluait Léonard. Certains reprochent cependant l’absence de références précises et une confiance excessive dans les conjectures. Dans l’ensemble, les critiques le jugent captivant et stimulant, remettant en question les normes biographiques traditionnelles, même si son exactitude fait débat. Le ton décontracté et la perspective renouvelée sur la vie et l’époque de Léonard sont souvent mis en avant comme des atouts majeurs.