Points clés
1. La genèse du conflit : un projet colonial de peuplement
Dès cette époque, les penseurs sionistes ne considéraient pas simplement le mouvement vers la Palestine comme une fuite désespérée face à l’antisémitisme en Europe. Ils y voyaient la préparation d’une prise de contrôle de la Palestine.
Remettre en cause les mythes. Le conflit ne débute pas le 7 octobre 2023, et la Palestine n’a jamais été « une terre sans peuple ». Ses racines plongent à la fin du XIXe siècle, avec l’émergence du sionisme, un mouvement qui, bien qu’en partie réponse à l’antisémitisme européen, nourrissait aussi des intentions claires de s’approprier la Palestine. Les premiers dirigeants sionistes, tels que Theodor Herzl, évoquaient ouvertement le « transfert » de la « population sans ressources » (les Palestiniens) vers les pays voisins, révélant ainsi une volonté fondamentale de déloger les habitants autochtones.
L’identité palestinienne. Au tournant du XXe siècle, la Palestine était une région dynamique de l’Empire ottoman, peuplée d’environ un demi-million d’habitants, majoritairement musulmans, avec d’importantes minorités chrétiennes et juives. Une identité arabe palestinienne distincte s’épanouissait, marquée par une langue arabe commune, des coutumes partagées et une renaissance culturelle, participant activement aux sentiments nationalistes panarabes contre l’imposition turque ottomane. Cette société établie contredisait directement le récit sioniste d’une terre vide.
La nature coloniale de peuplement. Dès le milieu des années 1920, le sionisme évolue d’un mouvement cherchant un refuge sûr vers un projet colonial de peuplement clair. Contrairement au colonialisme classique, qui vise à dominer les populations natives, le colonialisme de peuplement cherche à les remplacer entièrement. Cette « logique d’élimination », selon le chercheur Patrick Wolfe, nécessitait la déshumanisation des Palestiniens, présentés comme des « sauvages » ou des « nomades » pour justifier leur dépossession et le mythe de « faire fleurir le désert ».
2. La trahison britannique : ouvrir la voie à la dépossession
Le 2 novembre 1917, le gouvernement britannique publia la Déclaration Balfour, promettant de faire de la Palestine une « patrie nationale pour le peuple juif », tout en protégeant les droits civils et religieux des « communautés non juives existantes » en Palestine, c’est-à-dire la majorité autochtone.
Des promesses contradictoires. Pendant la Première Guerre mondiale, la Grande-Bretagne fit des promesses contradictoires : aux Hachémites, un État arabe indépendant incluant la Palestine, et au mouvement sioniste, une « patrie nationale pour le peuple juif » via la Déclaration Balfour. Cette déclaration, motivée par les intérêts impérialistes britanniques (notamment la sécurisation du canal de Suez) et un mélange de sionisme chrétien et d’antisémitisme, ignorait les aspirations de la majorité autochtone palestinienne. Arthur Balfour lui-même, alors Premier ministre, avait auparavant soutenu des restrictions à l’immigration des Juifs d’Europe de l’Est au Royaume-Uni.
Mandat et répression. Après l’effondrement de l’Empire ottoman, la Société des Nations confia à la Grande-Bretagne un mandat sur la Palestine en 1922, reprenant la Déclaration Balfour et ordonnant à la Grande-Bretagne de « faciliter l’immigration juive ». Contrairement à d’autres territoires sous mandat qui accédèrent à l’indépendance, la Palestine fut traitée en exception. La Grande-Bretagne nomma un haut-commissaire mais échoua à instaurer un gouvernement représentatif, la population palestinienne rejetant tout conseil lié à la Déclaration Balfour.
Un proto-État sioniste. Durant le mandat, la Grande-Bretagne laissa tacitement le mouvement sioniste bâtir une infrastructure proto-étatique parallèle, comprenant :
- un système éducatif propre (Technion, Université hébraïque) ;
- des industries et institutions économiques ;
- une force paramilitaire (la Haganah) ;
- une renaissance de la langue hébraïque et une identité ethnonationale.
Pendant ce temps, la majorité palestinienne était traitée comme des sujets coloniaux, privée d’autonomie et soumise à une administration britannique inférieure, entravant ainsi son développement national.
3. La Nakba : la catastrophe palestinienne du nettoyage ethnique
Le 10 mars 1948, David Ben-Gourion et un petit groupe de généraux de l’unité de renseignement de la Haganah élaborèrent ce qui allait entrer dans l’histoire sous le nom de Plan Dalet, ou Plan D.
Le partage de l’ONU et ses conséquences. Le 29 novembre 1947, l’Assemblée générale de l’ONU, sous forte pression américaine, adopta la résolution 181, divisant la Palestine. Elle attribuait 56 % du territoire à un État juif (avec des populations juives et palestiniennes presque égales) et 43 % à un État palestinien, Jérusalem devenant une enclave internationale. Cette décision, célébrée par les sionistes et perçue comme le début de la Nakba par les Palestiniens, légitimait la création d’un État juif tout en ignorant les droits démocratiques de la majorité autochtone.
L’exécution du Plan Dalet. À l’approche du départ britannique, la direction sioniste mit en œuvre le Plan Dalet, une stratégie systématique visant à expulser le maximum de Palestiniens pour garantir une majorité juive. Cela impliquait :
- encercler les villages sur trois côtés, en laissant une seule issue pour la fuite ;
- détruire les villages et poser des explosifs pour empêcher le retour ;
- cibler les hommes (18-48 ans) pour arrestation ou exécution ;
- utiliser des dossiers de renseignement détaillés sur chaque village palestinien.
Expulsions massives et urbicide. Entre mars et mai 1948, les forces sionistes nettoyèrent ethniquement des centres urbains comme Haïfa, Jaffa, Acre et Safed, ainsi que leurs villages environnants. Le massacre de Deir Yassin, le 9 avril 1948, où plus d’une centaine de villageois furent tués par des militants de l’Irgun et du Stern Gang, servit d’avertissement brutal, accélérant la fuite palestinienne. À la fin de 1948, la moitié de la population arabe de Palestine (environ 750 000 personnes) avait été expulsée, plus de 500 villages détruits, et la plupart des villes rasées, remplacées par des colonies juives et des plantations de pins européens.
4. Après 1948 : dépossession continue et premières résistances
Israël interpréta le silence et l’inaction durant la Nakba comme un blanc-seing pour poursuivre le nettoyage ethnique afin d’établir et renforcer l’État israélien et sa sécurité nationale.
Impunité et Nakba continue. Malgré des rapports détaillés de journalistes et d’organismes internationaux sur les atrocités de 1948, Israël ne fut jamais condamné. Cette impunité perçue encouragea Israël à poursuivre le nettoyage ethnique comme stratégie d’État, un processus que les Palestiniens appellent « al-Nakba al-Mustamirra » (la Nakba continue). Cela renforça la structure coloniale de peuplement, où la dépossession est un processus permanent.
Règle militaire et répression. Les Palestiniens restés dans les frontières d’Israël (les Arabes de 48) furent soumis à la loi martiale jusqu’en 1966, un régime calqué sur les règlements d’urgence britanniques. Cela permit :
- expulsions, détentions arbitraires sans procès, violences arbitraires ;
- imposition de couvre-feux souvent non annoncés, menant à des massacres comme celui de Kafr Qasim en 1956, où 49 villageois furent tués pour avoir violé un couvre-feu non communiqué ;
- pillages de commerces et domiciles.
Émergence de la résistance. En Cisjordanie, annexée par la Jordanie, et surtout dans la bande de Gaza, devenue le plus grand camp de réfugiés au monde, l’identité nationale palestinienne se raviva. Les réfugiés, tentant d’abord de récupérer leurs biens dans leurs anciens villages, formèrent des unités de guérilla appelées Fedayin (« ceux prêts à se sacrifier »). Israël riposta brutalement, notamment avec l’Unité 101 dirigée par Ariel Sharon, responsable de massacres comme celui de Qibya en 1953, où 69 personnes furent tuées et 45 maisons détruites. Cette période vit aussi l’organisation informelle du Fatah en 1957 et la création de l’OLP en 1964.
5. 1967 : la création des « deux plus grandes prisons »
En six jours, l’armée israélienne créa un mini-empire, occupant la Cisjordanie, la bande de Gaza, le Sinaï et le plateau du Golan.
L’ambition d’Israël « grand ». Le mythe d’Israël « seul » masque souvent ses ambitions expansionnistes. Malgré la volonté du président égyptien Nasser de négocier dans les années 1950, la participation d’Israël à la crise de Suez en 1956 alimenta les craintes arabes d’une agression accrue. Au milieu des années 1960, un lobby « Grand Israël » au sein du gouvernement israélien, soutenu par les sionistes religieux, cherchait activement à conquérir toute la Palestine historique. La planification pré-guerre, comme le plan Shaham (1963-64), détaillait l’administration militaire de la Cisjordanie et de Gaza.
La guerre des Six Jours. En juin 1967, Israël lança une attaque coordonnée, détruisant les forces aériennes arabes et occupant rapidement la Cisjordanie, la bande de Gaza, le Sinaï et le Golan. Cette guerre acheva le contrôle israélien sur toute la Palestine historique. Sur le plateau du Golan, près d’une centaine de villages furent nettoyés ethniquement, expulsant leurs habitants vers la Syrie, témoignant de la continuité des méthodes de 1948.
Nouveau modèle d’occupation. Après 1967, le gouvernement israélien renonça aux expulsions massives à l’échelle de 1948, préférant laisser la majorité des Palestiniens sur place tout en leur refusant la citoyenneté israélienne. Cela conduisit à l’application de règlements militaires d’urgence, transformant la Cisjordanie et Gaza en prisons de fait. Les décisions clés comprenaient :
- l’expulsion d’un nombre moindre de Palestiniens (environ 300 000) ;
- le refus de la citoyenneté israélienne aux Palestiniens des territoires occupés ;
- le maintien d’un contrôle direct ou indirect sur ces zones, malgré tout « processus de paix » futur.
Cette stratégie posa les bases de décennies d’oppression systémique, violant les droits civils et humains fondamentaux par un système omniprésent de contrôle et de répression.
6. L’illusion de la paix : les promesses non tenues d’Oslo
Les Israéliens laissaient entendre, sans jamais s’y engager explicitement, que la zone palestinienne gouvernée de manière autonome selon les accords d’Oslo pourrait devenir un État.
L’échec de Madrid. La conférence de paix de Madrid en 1991, convoquée après la première guerre du Golfe, visait à résoudre la question palestinienne. Malgré la préparation minutieuse des délégués palestiniens pour une véritable solution à deux États, leurs propositions furent rejetées par Israël. L’OLP, isolée après son soutien à Saddam Hussein et la chute de l’URSS, entama des négociations secrètes avec Israël, contournant la délégation palestinienne officielle.
Les accords d’Oslo : une paix dictée. L’accord d’Oslo I (1993), négocié par la Norvège, vit une OLP affaiblie accepter les conditions israéliennes. Il créa l’Autorité palestinienne (AP) pour gérer les affaires intérieures dans des zones limitées (Zone A : 18 % de la Cisjordanie), exigeant une collaboration avec les services de sécurité israéliens. Yasser Arafat devint président de l’AP, mais l’accord divisa la résistance palestinienne, les groupes islamistes comme le Hamas et le Jihad islamique rejetant le processus.
Occupation renforcée. Oslo II (1995) confirma une réalité fragmentée :
- Zone A : contrôle civil palestinien, contrôle sécuritaire israélien (18 % de la Cisjordanie) ;
- Zone B : contrôle conjoint israélo-palestinien (22 %) ;
- Zone C : contrôle total israélien, incluant la majorité des colonies (60 %) ;
- Bande de Gaza : situation similaire à la Zone B, plus tard isolée par une barrière.
Les accords ne traitèrent pas les questions fondamentales comme Jérusalem, les colonies ou le retour des réfugiés, entraînant une montée de la violence des colons, une résistance palestinienne accrue et l’assassinat du Premier ministre israélien Yitzhak Rabin en 1995. Le gouvernement Netanyahu qui suivit intensifia les mesures répressives, multipliant les checkpoints et la « judaïsation » de Jérusalem.
7. L’apartheid systémique : légaliser la discrimination
La judaïsation exige la subordination perpétuelle des Palestiniens, où qu’ils se trouvent dans la Palestine historique.
Légaliser la discrimination. Au XXIe siècle, Israël intensifia ses politiques de judaïsation sur toute la Palestine historique, consolidant un système d’apartheid. Les lois clés comprenaient :
- Loi sur la nationalité et l’entrée en Israël (2003) : interdisant aux Palestiniens de Cisjordanie/Gaza d’obtenir la citoyenneté par mariage avec des citoyens israéliens ;
- Loi Nakba (2011) : coupant les financements aux institutions commémorant la Nakba ;
- Loi fondamentale sur l’État-nation juif (2018) : déclassant l’arabe, déclarant Jérusalem capitale d’Israël et favorisant l’expansion des colonies, au détriment des citoyens non juifs.
Terres et déplacements. Ces lois, combinées à des politiques comme la charte du Fonds national juif (interdisant la vente de terres aux non-juifs), empêchent de fait les citoyens palestiniens (plus de 20 % de la population israélienne) d’acheter des terres ou de développer leurs communautés. Dans le désert du Naqab, les communautés bédouines subissent une judaïsation agressive, avec des « villages non reconnus » régulièrement démolis, illustrant une politique continue de déplacement et de contrôle.
Échecs internationaux. Malgré l’initiative de paix arabe de 2002 (offrant une reconnaissance pleine pour une solution à deux États basée sur les frontières de 1967, sans même exiger le retour des réfugiés), Israël la rejeta, soutenu par les États-Unis. Le Quartet (États-Unis, ONU, UE, Russie) échoua également, considérant la résistance palestinienne comme principal obstacle plutôt que l’expansionnisme israélien. Le « désengagement » de Gaza en 2005 par Sharon, retirant 8 000 colons, fut un geste intéressé pour « prouver » l’impossibilité d’un retrait en Cisjordanie et transformer Gaza en une « prison » pour le Hamas.
8. 7 octobre 2023 : une conséquence d’une histoire non réglée
Les combattants du Hamas qui ont pénétré en Israël le 7 octobre étaient en grande partie de jeunes gens ayant appris la langue de la violence à travers les bombardements israéliens.
Une explosion prévisible. L’attaque du 7 octobre 2023 par le Hamas, bien que condamnée, ne peut se comprendre hors du contexte de décennies d’occupation, de siège et de griefs non résolus. La déclaration modérée du secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, évoquant « 56 ans d’occupation étouffante », suscita l’indignation israélienne et des accusations d’antisémitisme, illustrant les efforts d’Israël pour censurer toute remise en question de ses politiques.
Le sort de Gaza. La majorité des habitants de Gaza sont des réfugiés du nettoyage ethnique de 1948, vivant dans ce qui fut créé comme un « enclos » pour Palestiniens déplacés. Depuis 1967, Gaza, comme la Cisjordanie, est sous occupation, et depuis 2007, sous un siège sévère, privant la population d’essentiels comme l’eau et l’électricité. La moitié des Gazaouis ont moins de 21 ans et ne connaissent que cette réalité de siège et de bombardements.
Cycles de violence et de résistance. La frustration née de la persécution continue, incluant :
- des milliers de prisonniers politiques ;
- des provocations sur les lieux saints (Haram al-Sharif/Mosquée Al-Aqsa) ;
- des démolitions de maisons, expropriations de terres et abus militaires réguliers ;
- quatre grandes offensives israéliennes sur Gaza depuis 2007.
Ces facteurs alimentèrent les premières et secondes Intifadas et contribuèrent à la montée des groupes islamistes comme le Hamas, qui gagnèrent en popularité après l’échec des mouvements laïques à mettre fin à la subjugation. L’attaque du 7 octobre représente donc une explosion violente issue d’une longue histoire de traumatismes et d’absence de résolution politique.
9. La voie à suivre : reconnaître la lutte anticoloniale
Il est temps de reconnaître le mouvement national palestinien comme un mouvement anticolonialiste.
**Refuser
Résumé des avis
Une brève histoire du conflit israélo-palestinien reçoit globalement des critiques positives pour son aperçu à la fois concis et complet de l’histoire du conflit. Les lecteurs apprécient son style accessible et son contenu informatif, même si certains lui reprochent un parti pris en faveur des Palestiniens. Beaucoup le jugent révélateur et indispensable pour comprendre la situation actuelle. Les détracteurs estiment qu’il manque d’équilibre et omet des éléments historiques clés. Dans l’ensemble, les critiques le recommandent comme point de départ pour s’initier au conflit israélo-palestinien, tout en soulignant son angle particulier.