Points clés
1. Le motif lucratif des médias d’entreprise compromet l’intérêt public
Les quelques grandes entreprises qui contrôlent aujourd’hui les médias peuvent prétendre servir les intérêts commerciaux des consommateurs et des actionnaires, mais elles ont peu de légitimité à affirmer qu’elles défendent l’intérêt public non commercial des citoyens.
Le profit prime sur le service public. Le problème fondamental des médias modernes réside dans leur quête incessante de profit, qui les a transformés d’un service public en une entreprise commerciale. Ce basculement fait que le sensationnalisme, la célébrité et le divertissement prennent souvent le pas sur le journalisme d’investigation approfondi et les reportages substantiels. Par exemple, le PDG de CBS, Les Moonves, a admis ouvertement que la campagne de Donald Trump en 2016, bien que « mauvaise pour l’Amérique », avait été « sacrément bonne pour CBS » grâce à l’augmentation des audiences et des revenus.
L’érosion des standards journalistiques. Des décennies de déréglementation, débutant par la démolition de la loi sur les communications de 1934 et l’abolition de la doctrine d’équité en 1987, ont ouvert la voie à la concentration des médias. En 2012, seulement six entreprises contrôlaient 90 % des médias américains, privilégiant la captation d’audience pour les annonceurs au détriment de l’éthique journalistique. Ce contexte favorise une culture de « l’information fast-food », où les histoires triviales et sensationnelles remplacent l’enquête critique sur les abus des entreprises ou du gouvernement.
Conséquences sur la responsabilité. Cette logique commerciale crée une relation de dépendance mutuelle entre médias et puissants. Les journalistes évitent souvent les questions difficiles pour conserver l’accès aux célébrités et aux politiciens, comme l’a reconnu Chuck Todd de MSNBC, qui avouait ne pas « aboyer » sur ses invités par peur de les perdre. Cela compromet le rôle de la presse en tant que chien de garde, laissant le public mal armé pour tenir les détenteurs du pouvoir responsables.
2. Le système éducatif ne prépare pas les citoyens à un monde saturé de médias
Sans un système éducatif public efficace et une presse indépendante et diversifiée, les conditions préalables à une démocratie fonctionnelle n’existent pas.
L’influence des entreprises sur l’éducation. Le système éducatif américain a été systématiquement affaibli par les intérêts corporatifs, déplaçant son objectif de former des citoyens engagés à celui de produire des consommateurs prêts pour le marché. Des politiques comme la loi No Child Left Behind (NCLB) ont mis l’accent sur les tests standardisés et la mémorisation mécanique, conduisant à une éducation « appauvrie » qui néglige la pensée critique et la culture médiatique. Les élèves se retrouvent ainsi mal préparés à naviguer dans un paysage informationnel complexe.
Le manque de culture médiatique. Malgré le fait de vivre dans la société la plus saturée de médias de l’histoire, les écoles américaines ignorent largement l’éducation à la culture médiatique. Une étude de Stanford en 2016 révélait que :
- Moins de 20 % des collégiens pouvaient distinguer un reportage d’une publicité déguisée.
- Moins d’un tiers identifiaient les biais implicites dans un article.
- 31 % des adolescents admettaient partager des articles faux en ligne.
Cette carence rend le public très vulnérable à la désinformation et à la manipulation.
Le déclin de l’engagement civique. L’impact à long terme de cet échec éducatif se traduit par une chute vertigineuse de la culture civique et de l’engagement. Une étude de 2016 montrait que seulement 30 % des personnes nées après 1980 considèrent la démocratie comme essentielle à leur vie, contre 72 % des personnes nées dans les années 1930. Cela témoigne d’une population de plus en plus éloignée des principes démocratiques et vulnérable aux appels autoritaires.
3. Donald Trump : produit et exploiteur des vulnérabilités systémiques
L’ascension de Trump à la célébrité télévisuelle et à la suprématie politique a été rendue possible par des décennies de domination corporative des systèmes financiers, médiatiques et éducatifs américains.
Exploiter la culture de la célébrité. Donald Trump n’est pas une anomalie, mais le produit direct des médias et de l’éducation commercialisés. Ses décennies passées en tant que vedette de tabloïds et animateur de télé-réalité (« The Apprentice ») lui ont offert une plateforme préexistante et un doctorat en autopromotion. Il a compris que dans un paysage médiatique fondé sur le spectacle, la valeur du divertissement l’emporte souvent sur la substance, lui permettant de dominer la couverture médiatique et d’échapper au filtrage politique traditionnel.
Exploiter les vulnérabilités du public. Trump a habilement tiré parti des faiblesses sociales préexistantes :
- Culture du divertissement omniprésente : Son style tonitruant et imprévisible offrait un « divertissement gratuit » constant pour des médias avides d’audience.
- Hyper-partisanerie : Il a attisé un esprit tribal « nous contre eux », mobilisant sa base contre des ennemis perçus.
- Paysage médiatique fragmenté : Il a utilisé Twitter pour contourner les médias traditionnels, délivrant des messages non filtrés à des millions de personnes, renforçant leurs biais.
- Éducation inefficace : Il a ouvertement valorisé les « peu éduqués », dépourvus des outils critiques pour discerner sa désinformation.
Un maître de la distraction. Sa présidence a prolongé ces tactiques, utilisant provocations constantes, assertions fausses et « pirouettes médiatiques » pour détourner les critiques et échapper à toute responsabilité. Qu’il s’agisse de son commentaire sur la « méchante femme », de ses déclarations contradictoires sur Charlottesville ou de ses attaques contre l’enquête russe, il a systématiquement redirigé l’attention publique loin des enjeux de fond, prouvant son talent pour la manipulation dans un système qui s’y prête.
4. L’ère de la « post-vérité » : banalisation des mensonges et de la désinformation
Dans une ère post-vérité, la qualité d’une affirmation se mesure au nombre de personnes qui la croient vraie, non à sa véracité réelle.
Définir la « post-vérité ». L’ère dite « post-vérité », élue mot de l’année par Oxford en 2016, désigne un contexte où les faits objectifs ont moins d’influence que les appels à l’émotion et à la croyance personnelle. Ce climat permet la propagation délibérée de « faits alternatifs », où la vérité devient subjective et facilement manipulable par les puissants.
Les mensonges prolifiques de Trump. Le président Trump incarne cette ère, accumulant plus de 10 000 affirmations fausses ou trompeuses en deux ans. Parmi elles :
- Affirmer à tort que ses baisses d’impôts étaient les « plus importantes de l’histoire américaine ».
- Inventer des chiffres sur le déficit commercial avec le Canada.
- Nier le changement climatique malgré le consensus scientifique écrasant.
- Qualifier l’enquête Mueller de « canular » et de « chasse aux sorcières ».
Ces mensonges répétés, souvent aisément réfutables, visaient à asseoir sa suprématie politique et à discréditer ses détracteurs.
L’ombre de Goebbels. Cette stratégie rappelle le principe de propagande de Joseph Goebbels : « Si vous dites un mensonge assez gros et que vous le répétez, les gens finiront par le croire. » Les partisans de Trump, dont 91 % le considèrent comme leur source d’information la plus fiable, illustrent l’efficacité de cette tactique. La banalisation du mensonge présidentiel chronique crée un climat autoritaire où la réalité elle-même est contestée.
5. L’hyper-partisanerie alimente la division et détourne des enjeux essentiels
L’hyper-partisanerie ne porte pas sur des différences politiques réelles, mais sur la promotion d’une mentalité militante « nous contre eux » à l’égard des candidats, des enjeux et des idées concurrents.
Le rôle des médias dans la polarisation. Les médias d’entreprise, guidés par les audiences, ont exacerbé l’hyper-partisanerie en privilégiant les conflits et les récits « nous contre eux ». Des chaînes comme Fox News et MSNBC cultivent un tribalisme où la loyauté au parti prime sur la véracité ou le débat nuancé. Cela engendre une culture politique conflictuelle, comme le montre une étude Pew de 2014 révélant un niveau record d’antipathie partisane.
Le trope des « médias libéraux ». Le mouvement conservateur, influencé par des figures comme Lewis Powell et financé par des milliardaires tels que les frères Koch, a stratégiquement forgé l’épithète de « médias libéraux ». Cette tactique rejette toute couverture critique comme biaisée, forçant les journalistes à surcompenser par un « équilibre » qui crée souvent de fausses équivalences ou évite les questions difficiles, au bénéfice involontaire des discours anti-gouvernementaux.
Conséquences du tribalisme. Cette partisanship extrême conduit à :
- Une allégeance aveugle : Des électeurs soutiennent des candidats (comme Roy Moore) malgré des accusations graves, simplement par affiliation partisane.
- La diabolisation des adversaires : Les insultes constantes de Trump (« Crooked Hillary », « Ted le menteur ») et sa rhétorique agressive (« enfermez-la ») attisent la haine et même la violence, comme en témoigne le suspect Cesar Sayoc.
- La distraction des politiques : Les débats se réduisent à des attaques personnelles et des futilités, reléguant au second plan des enjeux cruciaux comme le changement climatique, les inégalités économiques et la santé.
6. La fragmentation des médias numériques crée des chambres d’écho et renforce les biais
Les moteurs de recherche et les réseaux sociaux personnalisent de plus en plus l’information que les utilisateurs consultent pour renforcer plutôt que remettre en question leurs biais de confirmation — ces tendances à interpréter les nouvelles informations comme une validation de ses croyances préexistantes.
L’essor des silos numériques. Internet et les appareils mobiles ont fragmenté le paysage médiatique, permettant à chacun de composer un fil d’actualité personnalisé. Les algorithmes des moteurs de recherche et des réseaux sociaux renforcent activement les croyances existantes des utilisateurs, créant des « bulles de filtres » ou « chambres d’écho » où les informations contradictoires sont exclues. Cela favorise un environnement « post-vérité » où coexistent plusieurs réalités souvent conflictuelles.
Le capitalisme de surveillance et la manipulation. Les entreprises pratiquent un « capitalisme de surveillance », collectant les données des utilisateurs pour manipuler leurs comportements via la publicité ciblée, les bots, les trolls et les mèmes. Le scandale Cambridge Analytica illustre comment ces données sont utilisées comme armes pour influencer l’opinion publique. Cela crée une « guerre de l’information » où acteurs étatiques et campagnes politiques manipulent sournoisement les populations.
La maîtrise de Twitter par Trump. Trump a exploité avec brio ce paysage fragmenté, utilisant Twitter pour contourner les médias traditionnels et renforcer directement les biais de ses partisans. Ses tweets, souvent porteurs de désinformation, atteignent instantanément des millions de personnes, créant des récits auto-entretenus amplifiés par des plateformes d’extrême droite comme Breitbart. Cette ligne directe lui permet de contrôler le message et d’échapper à toute responsabilité, même lorsque ses affirmations sont aisément réfutées.
7. La guerre de l’information : un combat pour la conscience publique
L’esprit humain est le territoire. Si vous n’êtes pas un combattant, vous êtes le territoire. Et une fois qu’un combattant conquiert un nombre suffisant d’esprits, il a le pouvoir d’influencer la culture et la société, la politique et les politiques publiques.
Un conflit omniprésent et évolutif. Le concept de « guerre mondiale de l’information » de Renée DiResta souligne que nous sommes plongés dans un conflit permanent où acteurs étatiques, terroristes et extrémistes idéologiques exploitent les infrastructures sociales pour semer la discorde et éroder la réalité partagée. Cette guerre cible l’esprit humain, visant à influencer la culture, la société, la politique et les politiques publiques en conquérant un nombre suffisant d’esprits.
Le « gouvernement invisible » de Bernays. Cela fait écho à l’observation d’Edward Bernays en 1928 selon laquelle « la manipulation consciente et intelligente des habitudes et opinions organisées des masses est un élément important de la société démocratique ». Il affirmait qu’un « gouvernement invisible » de manipulateurs, souvent inconnu du public, gouverne véritablement en comprenant et en guidant la pensée publique. Ce contexte historique révèle que la guerre de l’information moderne est une évolution de tactiques anciennes.
L’inaction est complicité. Dans ce contexte, l’inaction équivaut à un soutien tacite aux forces qui cherchent à saper les systèmes d’information et à manipuler la société. Comme le rappelait Howard Zinn, « on ne peut pas être neutre dans un train en marche ». La propagation délibérée de la désinformation se propage, ciblant le public américain depuis divers acteurs nationaux et étrangers. L’engagement actif et la résistance sont donc essentiels pour quiconque valorise la vérité, la transparence et la démocratie participative.
8. Reprendre la démocratie par l’éducation à la culture médiatique critique (Les Cinq C)
L’éducation à la culture médiatique peut transformer les écoles américaines et renforcer la démocratie en mettant l’accent sur les Cinq C.
Donner du pouvoir aux citoyens par l’éducation. Pour contrer l’influence corporative et la manipulation, les écoles doivent opérer une transformation au service de l’intérêt public, en priorisant l’éducation critique aux médias. Cela implique de mettre en avant les « Cinq C » pour doter les élèves des outils nécessaires à l’autodéfense intellectuelle et à l’engagement civique.
Le cadre des Cinq C :
- Civisme : Enseigner la valeur de la communauté, de la démocratie et de l’organisation, analyser l’influence des entreprises, et se concentrer sur les solutions et les mouvements sociaux.
- Pensée critique : Combattre le partisanisme en apprenant aux élèves à évaluer les preuves, détecter les sophismes et explorer diverses perspectives, favorisant ouverture d’esprit et auto-réflexion.
- Conscience critique des médias : Comprendre les processus journalistiques, reconnaître la propagande et analyser la construction des récits médiatiques, y compris l’usage subtil des outils numériques.
- Engagement communautaire : Favoriser l’empathie et la participation active aux enjeux locaux, reliant l’apprentissage en classe à la résolution concrète de problèmes.
- Compétence culturelle : Accroître la compréhension et l’appréciation des diversités sociales, culturelles et politiques pour atténuer l’intolérance et la polarisation.
Un changement sociétal à long terme. Cette approche holistique vise à former des citoyens tournés vers la justice sociale, la durabilité écologique et le bien commun, plutôt que vers des intérêts économiques étroits. Elle requiert une population patiente et engagée, prête à investir dans la transformation de l’éducation sur plusieurs générations, dépassant les solutions commerciales rapides qui ne font qu’aggraver les vulnérabilités.
9. Transformer les médias d’information pour le bien public (Le cadre BLEWs)
En tant que pilier de la démocratie, la presse doit servir l’intérêt public au-delà des intérêts privés.
Réinventer l’information pour la démocratie. Pour que les citoyens soient correctement informés, les médias doivent passer d’un service aux intérêts commerciaux à une priorité donnée au bien public. Cela nécessite une transformation guidée par le cadre « BLEWs », prônant un système médiatique non commercial et financé par des fonds publics.
Le cadre BLEWs :
- Cadre élargi de l’information : Aller au-delà des débats partisans pour inclure des universitaires, professionnels et voix communautaires divers, offrant un contexte approfondi sur des enjeux comme le changement climatique et la justice sociale.
- Journalisme d’investigation local : Revitaliser l’information locale par des subventions publiques, des réductions fiscales et des partenariats universitaires pour couvrir les questions communautaires et tenir les pouvoirs locaux responsables.
- Médias éducatifs : Développer des programmes non commerciaux qui explorent les enjeux en profondeur, relient les citoyens à des ressources et connectent préoccupations locales et globales, dépassant le simple divertissement.
- Lanceurs d’alerte : Cultiver un climat où les lanceurs d’alerte se sentent en sécurité pour dénoncer la corruption, avec des médias indépendants offrant des plateformes sécurisées pour le partage de données.
Financer un système médiatique public. Les États-Unis accusent un retard considérable par rapport à d’autres pays développés en matière de financement public des médias (2,25 $ par habitant contre 135 $ en Norvège). Des initiatives comme la Civic Info Bill du New Jersey, qui utilise des fonds publics pour soutenir le journalisme local, offrent un modèle. Un système médiatique subventionné au niveau fédéral, mais contrôlé de manière indépendante, est crucial pour contrer l’influence corporative et garantir un paysage informationnel diversifié et crédible.
10. Les lanceurs d’alerte : gardiens essentiels contre le secret et la corruption
Les lanceurs d’alerte sont ces personnes courageuses qui risquent emploi, réputation, amitiés, liberté, et parfois leur vie, pour fournir aux citoyens des informations que les puissants cherchent à dissimuler.
Révéler des vérités cachées. Les lanceurs d’alerte sont indispensables à une démocratie fonctionnelle, fournissant des informations précieuses qui dévoilent des pratiques contraires à l’éthique et corrompues au sein des gouvernements et des entreprises. De Daniel Ellsberg avec les Pentagon Papers à Edward Snowden avec les révélations sur la NSA, ces individus risquent
Résumé des avis
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