Points clés
1. Le mythe omniprésent de « l’économie de la connaissance » masque une pensée organisationnelle largement inconsidérée.
Il est temps de remettre en question une grande partie du battage médiatique autour de l’économie de la connaissance, des entreprises intelligentes et des travailleurs du savoir.
Remettre en cause le récit dominant. La croyance répandue selon laquelle les économies modernes seraient animées par des « travailleurs du savoir » au sein d’« entreprises à forte intensité de connaissance » relève en grande partie du mythe. Malgré des milliards investis dans l’éducation et l’innovation, de nombreux emplois restent routiniers, demandant peu d’engagement intellectuel, et une part importante des personnes très diplômées se retrouvent dans des postes qui n’exploitent pas pleinement leurs compétences. Cela crée un décalage entre aspirations et réalité.
L’inflation éducative. L’essor de l’enseignement supérieur n’a pas nécessairement engendré une main-d’œuvre plus intelligente. Des études montrent que beaucoup d’étudiants universitaires ne manifestent pas d’amélioration significative de leurs capacités cognitives, et les diplômes sont souvent recherchés davantage comme des certificats que pour un véritable apprentissage. De même, la course à la recherche scientifique produit souvent des résultats marginaux plutôt que des avancées fondamentales, et l’accès accru à Internet favorise fréquemment des activités superficielles plutôt que le partage de savoir.
Une intelligence superficielle. Nombre d’organisations se présentent comme « à forte intensité de connaissance » pour projeter une image de sophistication, alors même que leur travail principal reste routinier. Cette « intelligence » affichée est souvent une illusion, renforçant l’estime de soi et la perception externe, tout en dissimulant une réalité où une expertise approfondie est rarement nécessaire ou exploitée. L’attention se porte davantage sur l’apparence d’intelligence que sur son exercice réel, conduisant à une pensée inconsidérée omniprésente et non reconnue.
2. Les individus brillants sont sujets à des biais cognitifs et à des organisations qui favorisent un travail « stupide ».
La seule issue à la bêtise est la pensée critique et la réflexion.
Au-delà du QI. Si les organisations recrutent souvent des individus très intelligents, un QI élevé, une intelligence émotionnelle (QE) ou même un « sens pratique » ne garantissent pas l’immunité contre la stupidité. Des biais cognitifs tels que l’ancrage, la disponibilité, la surconfiance ou les effets de cadrage peuvent amener même les experts à prendre des décisions irrationnelles, s’appuyant sur des raccourcis mentaux plutôt que sur une analyse rigoureuse.
Une pensée délibérément limitée. De nombreux emplois sont intentionnellement « simplifiés » par la spécialisation et la routinisation, limitant l’initiative individuelle et la réflexion. Cette « McDonaldisation » du travail dépasse les chaînes de production industrielles pour toucher les services et même les professions, où des procédures strictes réduisent la nécessité pour les employés de penser de manière critique à leurs tâches ou à leur finalité.
Rationalité limitée. Le concept de « rationalité limitée » d’Herbert Simon souligne que les décideurs, malgré leurs efforts, opèrent avec des informations, des capacités de traitement et du temps limités. Cela conduit à la « satisfaction » – la recherche de solutions satisfaisantes plutôt qu’optimales. Dans un monde saturé d’informations, cette tendance s’accentue, poussant les individus vers l’inconsidération et la dépendance à des « scripts sociaux » préprogrammés qui court-circuitent la pensée approfondie.
3. La stupidité fonctionnelle : un rétrécissement délibéré de la pensée aux bénéfices à court terme mais aux risques à long terme.
La stupidité fonctionnelle consiste à réduire son champ de pensée en se concentrant uniquement sur les aspects techniques étroits du travail.
Définir le paradoxe. La stupidité fonctionnelle n’est pas une idiotie pure et simple, mais un rétrécissement organisé et courant de la pensée. Elle consiste à éviter la réflexion profonde sur les hypothèses (manque de réflexivité), à ne pas chercher ni fournir de justifications aux actions, et à ignorer les conséquences ou le sens plus large du travail (absence de raisonnement substantiel). Cela permet d’exécuter les tâches « correctement » sans remettre en question leur finalité ou leur contexte.
Des gains à court terme. Cette pensée sélective peut être très fonctionnelle à court terme. Elle aide les individus à :
- Éviter un effort intellectuel pénible et les doutes dérangeants.
- S’intégrer et éviter d’être perçus comme des « fauteurs de troubles ».
- Afficher une certitude résolue, souvent valorisée chez les « leaders ».
- Se concentrer sur la « livraison des résultats » et la progression de carrière.
Pour les organisations, elle minimise les conflits, assure le bon fonctionnement et préserve une image positive en réprimant les vérités gênantes.
Les pièges à long terme. Cependant, la stupidité fonctionnelle est une arme à double tranchant. En ignorant contradictions et questions critiques, les petits problèmes s’accumulent et peuvent déboucher sur des crises majeures, comme lors de la crise financière de 2008. Elle peut aussi engendrer des personnalités figées, un désengagement du travail significatif, et un écart grandissant entre rhétorique et réalité, sapant la confiance des employés et des parties prenantes.
4. La stupidité induite par le leadership : l’industrie du leadership et les aspirations managériales cultivent souvent une conformité non critique.
Une grande partie de la sagesse conventionnelle répétée sur le leadership repose davantage sur l’espoir que sur la réalité, sur des souhaits plutôt que sur des données, sur des croyances plutôt que sur la science.
L’illusion du leadership. L’industrie du leadership, qui pèse plusieurs milliards, diffuse des notions idéalisées et souvent pseudo-scientifiques, promettant des résultats transformateurs. Cela crée une « illusion du leadership » où les managers aspirent à être des figures héroïques, même lorsque leur travail quotidien est une administration banale. Cette focalisation sur une image idéalisée empêche souvent les leaders d’évaluer de manière critique leur efficacité ou les besoins réels de leurs subordonnés.
Le rôle des subordonnés. Si les leaders sont souvent présentés comme supérieurs, beaucoup de subordonnés ne se considèrent pas comme des « suiveurs » et restent sceptiques face aux efforts de leadership très médiatisés. Ils préfèrent souvent l’autonomie et un management efficace à un leadership « transformationnel ». Pourtant, la rhétorique ambiante encourage une forme de « gestion de la stupidité » où les subordonnés sont subtilement ou ouvertement incités à réduire leur pensée indépendante et à se conformer à la vision du leader.
Cultiver la conformité. Le leadership, notamment sous ses formes « transformationnelles » ou de « SuperLeadership », peut activement encourager la stupidité fonctionnelle en incitant les suiveurs à couper leur esprit critique et à s’engager pleinement dans la vision du leader. Cela crée un sentiment d’ordre et de but partagé, mais au prix d’une réflexion critique. La « religion séculière du leadership » offre un ordre moral et un sens, rendant héroïques des tâches administratives banales, mais repose souvent sur l’ignorance des contradictions et des raisonnements faibles.
5. La stupidité induite par la structure : bureaucratie et hyper-spécialisation favorisent l’obéissance aveugle et la superficialité.
La plupart du temps, ce sont les structures, règles et routines qui pensent à notre place.
La persistance de la bureaucratie. Malgré les discours sur une ère « post-bureaucratique », les organisations restent fortement dépendantes des règles, règlements et procédures. Si ces structures peuvent apporter ordre et impartialité, elles favorisent souvent l’inconsidération, les employés se conformant mécaniquement aux impératifs bureaucratiques sans réfléchir à leur finalité ou efficacité.
Les idiots professionnels. L’essor de l’hyper-spécialisation engendre des « idiots professionnels » (Fachidioten) – des experts très pointus dans des domaines étroits mais aveugles aux enjeux plus larges. Cette vision en tunnel, conjuguée au désir d’identité professionnelle et de niches lucratives, enferme la pensée. Ces spécialistes produisent souvent davantage de plans et procédures, exigeant conformité et multipliant la bureaucratie, ce qui renforce la stupidité fonctionnelle.
Une surveillance superficielle. Les organisations évoluent dans une « société de la surveillance superficielle », où les pressions externes (régulateurs, médias, groupes d’intérêt) exigent le respect de normes formelles. Cela conduit à un « habillage corporatif », où l’apparence prime sur le travail de fond. Les ressources sont détournées vers des activités cérémonielles et la production de statistiques flatteuses, tandis que les tâches essentielles et la résolution réelle des problèmes sont négligées, favorisant inefficacité et absence de responsabilité.
6. La stupidité induite par l’imitation : les organisations copient les autres pour légitimité et éviter les reproches, souvent sans réelle compréhension.
Souvent, les entreprises décident de se concentrer sur leurs compétences clés parce que d’autres organisations faisaient de même.
La mentalité de troupeau. Les organisations adoptent fréquemment de nouvelles pratiques non parce qu’elles sont efficaces, mais parce que « tout le monde le fait ». Cet « effet de mode » est motivé par l’incertitude, le désir de paraître à jour et la peur de prendre du retard. Les dirigeants, tels des « adolescentes soucieuses de la mode », suivent volontiers les tendances managériales, souvent sans évaluation critique de leur pertinence ou impact.
Isomorphisme et légitimité. Paul DiMaggio et Walter Powell ont identifié trois moteurs de similitude organisationnelle (isomorphisme) :
- Coercitif : répondre aux réglementations et lois externes.
- Mimétique : copier des entreprises performantes pour réduire l’incertitude.
- Normatif : se conformer aux normes sociales et attentes professionnelles.
Cela conduit à une imitation superficielle, où les organisations adoptent des pratiques pour la légitimité plutôt que pour l’efficacité réelle, ignorant souvent le contexte unique de la « meilleure pratique » d’origine.
Apprendre des gagnants (et des perdants). La tendance à ne regarder que les entreprises « gagnantes » pour identifier les « meilleures pratiques » crée un échantillon biaisé, occultant de nombreux échecs et les stratégies risquées qui ont pu mener au succès. Le véritable apprentissage exige d’examiner succès et échecs. L’imitation superficielle permet d’éviter le travail difficile d’adaptation authentique et d’évaluation critique, menant souvent à des résultats décevants malgré une apparence de progrès.
7. La stupidité induite par le branding : une obsession de l’image et du « sens » au détriment de la substance crée une culture de la persuasion.
Notre attachement aux marques peut rendre les gens incapables de regarder les produits, services ou organisations qui les produisent de manière lucide.
Le fétichisme des marques. À l’ère de l’abondance et des produits indiscernables, les marques sont devenues centrales pour la différenciation, créant souvent une « loyauté illogique » en attachant un sens profond à des objets banals. Ce « fétichisme des marques » pousse consommateurs et employés à se focaliser sur les qualités superficielles de la marque, au détriment du produit, du service ou de la réalité organisationnelle.
Le « doré » et la création de sens. Le branding implique souvent un « doré » – l’amplification de différences mineures pour justifier des prix exorbitants. Cela dépasse les produits pour toucher les organisations entières, où les initiatives de « rebranding » visent à rajeunir l’image, même pour des entités à but non lucratif comme l’armée. Pour les employés, le branding peut transformer des emplois monotones en missions passionnantes, créant un sentiment de valeur et de sens, même au prix d’un « sérieux manque de réflexion ».
La fabrication des consommateurs. L’« économie de la persuasion » prospère en créant insatisfaction et « appétit insatiable » pour biens et expériences. Le marketing vise à convaincre que l’on a besoin de ce qui est produit, souvent en promettant statut, estime de soi ou accomplissement personnel. Dans ce contexte, la pensée critique est déléguée au « marché » ou au « client », permettant aux marketeurs d’éviter les dilemmes éthiques et de perpétuer un cycle de consommation et de désir fabriqué.
8. La stupidité induite par la culture : optimisme, obsession du changement et sentiment d’unicité étouffent la pensée critique et l’adaptation.
La culture organisationnelle invite à prendre certaines hypothèses et croyances pour acquises et à s’abstenir d’y réfléchir.
La boussole et la prison culturelle. La culture organisationnelle offre une boussole partagée, guidant pensée et action, réduisant les conflits et favorisant l’identité. Mais elle peut aussi devenir une « prison psychique », enfermant les individus dans une pensée homogène et une cécité collective. Des forces inconscientes, comme la vénération des leaders en figures paternelles ou un besoin obsessionnel d’ordre, renforcent ces rigidités culturelles, étouffant la pensée divergente et la remise en question.
Le revers de l’optimisme. De nombreuses cultures organisationnelles sont dominées par un optimisme implacable, où les mauvaises nouvelles sont taboues et les questions critiques découragées. Cette « préférence pour l’optimisme » peut renforcer moral et engagement à court terme, mais conduit à une réticence à affronter les problèmes, à des dissimulations et à une incapacité d’adaptation face à des défis majeurs, comme l’a montré la chute de Nokia. Elle crée une fausse positivité et une méconnaissance des problèmes sous-jacents.
Fixation sur le changement et l’unicité. Les organisations manifestent souvent une « fixation sur le changement », alimentée par une industrie du changement hypertrophiée, menant à un « syndrome du changement répétitif » et au cynisme. De même, une forte croyance en l’« unicité » de l’organisation peut nourrir fierté et loyauté, mais aussi auto-obsession et refus d’apprendre des autres. Ces thèmes culturels, bien que positifs en apparence, découragent activement la pensée critique nécessaire à un apprentissage et une adaptation authentiques.
9. La gestion de la stupidité : les organisations encouragent activement la stupidité fonctionnelle par diverses tactiques subtiles et manifestes.
La gestion de la stupidité consiste en des interventions qui réduisent ou restreignent la pensée au travail.
Le dilemme de l’intelligence. Encourager une intelligence débridée dans les organisations peut être risqué, provoquant conflits, doutes et remises en cause des normes et pouvoirs établis. Ainsi, la « gestion de la stupidité » devient une activité managériale cruciale, quoique non reconnue. Elle vise à réduire ou restreindre la pensée, garantissant que les individus opèrent dans des cadres mentaux prescrits, se concentrant sur les moyens plutôt que sur les fins.
Quatre tactiques de gestion de la stupidité :
- Autorité : utiliser la position formelle et la menace de récompenses/punitions pour décourager la pensée indépendante, rappelant aux subordonnés que « le patron sait mieux ».
- Séduction : mobiliser idées séduisantes, mots à la mode et présentations impressionnantes pour persuader et favoriser l’acceptation non critique des récits d’entreprise et des promesses futures.
- Naturalisation : rendre même les pratiques étranges évidentes et inévitables, souvent en affirmant « c’est comme ça qu’on a toujours fait » ou « tout le monde le fait ».
- Opportunisme : aligner les incitations pour encourager à ignorer les doutes et à adhérer aux tendances douteuses pour un gain personnel, justifiant l’intérêt individuel.
Un exercice d’équilibre. La gestion de la stupidité présente un compromis : plus de stupidité fonctionnelle facilite les décisions rapides, crée un climat positif et sécurise les identités, mais un excès entrave la résolution de problèmes, favorise la conformité et insensibilise aux enjeux critiques. Les managers efficaces doivent naviguer ce dilemme, sachant quand encourager la pensée ciblée et quand permettre une réflexion plus large, en acceptant les coûts associés.
10. Contre la stupidité : cultiver des « capacités négatives » et la réflexion critique est essentiel à la santé organisationnelle.
Pour nous, les capacités négatives sont la faculté de penser de manière critique – la capacité à ne pas être contraint par les fausses nécessités imposées par les règles, routines, cultures, marques et bien d’autres mécanismes de la vie organisationnelle.
Au-delà de l’optimisme implacable. Pour désintoxiquer les organisations, il faut dépasser le mythe de la positivité constante et cultiver des « capacités négatives » – la capacité à tolérer incertitudes, mystères et doutes sans chercher prématurément faits ou raisons. Cela implique d’affronter paradoxes et ambiguïtés, de laisser émerger de nouvelles pensées et perceptions, et de remettre en question la « fausse nécessité » des institutions établies.
Pratiquer la pensée critique. La pensée critique n’est pas réservée aux experts ; c’est une pratique accessible à la plupart. Elle comprend trois étapes clés :
- Observer : se demander « Que se passe-t-il ici ? » en regardant au-delà des catégories préétablies et en évitant de définir trop vite le problème.
- Interpréter : se demander « Que pensent les acteurs concernés ? » en comprenant diverses perspectives et en résistant à la myopie professionnelle.
- Questionner : se demander « Que diable se passe-t-il ici ? » en interrogeant les hypothèses, exigeant des justifications et considérant les implications plus larges, sur les plans cognitif, émotionnel, moral et motivationnel.
Résumé des avis
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