Points clés
1. Le siècle d’humiliation de la Chine a nourri la détermination révolutionnaire de Mao
C’est le point de départ de ce que les Chinois appelleront plus tard le « siècle d’humiliation », un siècle que Mao est crédité d’avoir achevé en fondant une Chine forte et souveraine en 1949.
Une jeunesse dans une Chine fracturée. Mao Zedong naît en 1893 dans une Chine ébranlée par les agressions étrangères et la décadence interne. La dynastie Qing, affaiblie par les guerres de l’opium et les traités inégaux, subit de multiples attaques de puissances étrangères, notamment la Grande-Bretagne puis le Japon, entraînant la perte d’intégrité territoriale et de souveraineté politique. Cette période, qualifiée de « siècle d’humiliation », marque profondément la conscience politique naissante de Mao.
Une ouverture aux idées nouvelles. L’éducation de Mao, d’abord fondée sur l’apprentissage traditionnel confucéen par cœur, s’élargit pour intégrer la philosophie occidentale, la politique et l’histoire moderne de pays comme l’Angleterre, la Russie et les États-Unis. Il découvre des pensées anti-dynastiques et le mouvement intellectuel de la « nouvelle culture », qui rejette la « tradition » chinoise et valorise la force physique ainsi que les idéaux modernes. Ses premières convictions politiques, encore floues, se forgent dans un contexte de crise nationale et d’aspiration à la transformation.
Du libéralisme au communisme. La révolution de 1911, qui renverse la dynastie Qing, voit Mao rejoindre brièvement l’armée révolutionnaire. Son autoformation et ses échanges avec des cercles intellectuels à Changsha et Pékin le confrontent au marxisme, d’abord filtré par des concepts anarchistes. Si l’impact est initialement limité, la révolution russe de 1917 et le mouvement du 4 mai 1919, soulèvement nationaliste et anti-impérialiste, renforcent son engagement en faveur d’un changement radical, l’orientant vers le bolchevisme et la fondation du Parti communiste chinois (PCC) en 1921.
2. Mao forgea une révolution paysanne en rupture avec le marxisme orthodoxe
Pour Mao, la mission historique de la révolution chinoise ne reposait plus uniquement sur les zones urbaines, ni sur les seuls dirigeants du PCC ou du GMD, mais sur les épaules des paysans.
Le paradoxe théorique du PCC. La création du PCC pose un défi fondamental : la théorie marxiste prévoit une révolution menée par le prolétariat dans des sociétés industrielles, alors que la Chine des années 1920 est majoritairement rurale, avec un secteur industriel réduit et dominé par des intérêts étrangers. Ce décalage oblige les communistes chinois à concilier leur idéologie avec la réalité d’une société paysanne appauvrie, soulevant la question de qui conduira la révolution et contre qui elle s’adressera.
Organisation ouvrière et alliance nationaliste. Mao se concentre d’abord sur l’organisation des ouvriers urbains du Hunan, obtenant des succès notables en syndicalisation et grèves. Cependant, le massacre brutal du 7 février 1923, qui écrase le mouvement ouvrier, révèle sa fragilité. Cela conduit à la formation du Front uni, imposé par le Komintern, entre le PCC et le Parti nationaliste (GMD), malgré leurs divergences irréconciliables sur le capitalisme et la révolution sociale.
Le tournant vers le pouvoir paysan. Désabusé par le Front uni et l’orientation urbaine du GMD, Mao revient au Hunan en 1925, convaincu du potentiel révolutionnaire des paysans. Son « Rapport sur une enquête du mouvement paysan du Hunan » (1927) affirme avec passion que les paysans, s’organisant spontanément contre les propriétaires terriens et les seigneurs de guerre, sont la clé de la révolution chinoise. Ce virage marque une rupture majeure avec le marxisme orthodoxe et jette les bases d’une voie révolutionnaire spécifiquement chinoise.
3. La guerre de guérilla et les zones de base furent essentielles à la survie communiste
Le PCC devait non seulement renforcer sa capacité militaire pour affronter un ennemi bien armé et financé, mais surtout définir et forger une volonté révolutionnaire unie, liant sa force militaire au Parti communiste et aux masses paysannes mobilisées.
Survivre face à la Terreur blanche. Après la Terreur blanche brutale du GMD en 1927, qui anéantit la base urbaine du PCC, Mao et les communistes survivants se réfugient dans des zones rurales isolées. À Jinggangshan, ils établissent des bases révolutionnaires, expérimentant des pratiques sociales, culturelles, militaires et économiques qui deviendront les marques du « maoïsme ». Cette période voit le PCC s’affranchir de la dépendance aux directives urbaines du Komintern.
Innovations stratégiques militaires. L’Armée rouge, sous la direction de Mao et du général Zhu De, survit en adoptant une forme spécifique de guerre de guérilla appelée « guerre prolongée » et en respectant une discipline stricte. Leurs tactiques comprennent :
- « Attirer l’ennemi en profondeur » dans des territoires hostiles.
- Combiner concentration des forces, mobilité et flexibilité.
- Observer un code de conduite en huit points, garantissant le respect des villageois et facilitant le recrutement.
Cette approche leur permet d’infliger des défaites à des forces du GMD supérieures en nombre et en technologie.
Luttes internes et Longue Marche. Le Soviet du Jiangxi, fondé en 1930, offre un terrain d’expérimentation révolutionnaire, mais connaît aussi des purges sanglantes (incident de Futian) et des campagnes d’extermination du GMD. Le « Rapport Xunwu » de Mao insiste sur le principe « Sans enquête, pas de droit de parole », liant théorie et pratique au quotidien. La chute du Jiangxi en 1934 entraîne la Longue Marche, une odyssée d’un an qui, malgré de lourdes pertes, voit Mao s’imposer comme leader incontesté du PCC lors de la conférence de Zunyi en 1935, affirmant son indépendance vis-à-vis du dogme moscovite.
4. La pensée Mao Zedong : un marxisme chinois distinctif
Cette interprétation mutuelle est la dialectique motrice de la théorie et de la pratique révolutionnaire de Mao.
Élaboration d’un cadre théorique unique. Installé à Yan’an après la Longue Marche, Mao étudie méthodiquement Marx, Lénine et les textes soviétiques, aidé par son secrétaire Chen Boda. Il développe la « pensée Mao Zedong », une réinterprétation radicale du marxisme intégrant l’histoire chinoise et ses conditions spécifiques. Cette théorie devient la norme pour discipliner le PCC, mener la guérilla et créer une culture révolutionnaire capable de mobiliser le peuple chinois contre le Japon.
« De la guerre prolongée » et « la politique en commandement ». Face à la supériorité militaire japonaise, Mao élabore en 1938 sa théorie de la guerre prolongée, soulignant :
- Nécessité objective : une évaluation lucide de l’état semi-colonial et semi-féodal de la Chine face à l’impérialisme japonais.
- Prolongation active : une stratégie visant à étirer la guerre, « attirer l’ennemi en profondeur » et utiliser des tactiques « puzzle » adaptées aux conditions locales.
- Analyse historique : reliant l’agression japonaise à l’« ordre mondial mourant » du fascisme et de l’impérialisme.
Surtout, Mao affirme que la « politique » — l’auto-mobilisation des masses par la conscience révolutionnaire — doit primer sur la structure sociale, permettant aux Chinois de surmonter les limites matérielles.
Nouvelle démocratie et culture révolutionnaire. La théorie de la « nouvelle démocratie » (1940) appelle à une transition graduelle vers le socialisme sous une coalition dirigée par le PCC, regroupant des « classes patriotiques » pour résister au Japon et développer les forces productives. Cela autorise une économie mixte et une réforme agraire modérée. Ses « Entretiens sur l’art et la littérature à Yan’an » (1942) redéfinissent la « culture » comme un outil révolutionnaire, exigeant que l’art serve le « prolétariat » (les masses révolutionnaires), reflète leur vie et soit accessible par un « style de masse ». Cette période voit aussi l’essor du culte de Mao, ses textes devenant canoniques et la pureté idéologique imposée par des campagnes de rectification du Parti.
5. La fondation de la RPC marque la souveraineté chinoise au cœur de la Guerre froide
Après plus de vingt ans d’exil lointain, de guerre brutale, de luttes civiles, de rivalités, de décimation et de croissance, Mao et le Parti communiste qu’il dirigeait avaient, contre toute attente, atteint le sommet du pouvoir chinois.
Une ère nouvelle de souveraineté. En septembre 1949, alors que la victoire finale contre le GMD est imminente, Mao déclare : « Le peuple chinois s’est levé », proclamant la création de la République populaire de Chine (RPC) le 1er octobre 1949. Cet événement monumental unifie la Chine pour la première fois depuis plus d’un siècle, mettant fin au « siècle d’humiliation » et marquant une rupture absolue entre l’obscurité « pré-libération » et la lumière « libératrice ».
Dictature démocratique populaire. La RPC adopte une « dictature démocratique populaire », concept maoïste où « le peuple » (partisans de la révolution et du PCC) bénéficie d’une « nouvelle » démocratie, caractérisée par un pouvoir centralisé et une participation de masse. Les « non-peuples » (contre-révolutionnaires) subissent dictature et coercition jusqu’à leur rééducation. Cette forme d’État duale, bien que théoriquement justifiée, crée des frontières floues et arbitraires de citoyenneté, qui hanteront la société politique chinoise.
Stabiliser un pays dévasté. Le PCC hérite d’un pays en ruines : pillé par le GMD en fuite, gangrené par la banditisme, les réfugiés déplacés, le commerce détruit et l’hyperinflation. Les premières tâches consistent à :
- Stabiliser la situation sociale et financière dans les villes.
- Éradiquer le tabagisme d’opium et freiner la prostitution par la rééducation.
- Promulguer une nouvelle loi sur le mariage (1950) garantissant liberté de choix, divorce et droits de propriété pour les femmes.
- Lancer une réforme agraire pour détruire la classe des propriétaires terriens et accroître la production agricole.
Sur le plan international, face à l’embargo américain, Mao doit « pencher d’un côté », obtenant une aide économique et technique cruciale, quoique limitée, de l’Union soviétique de Staline.
6. Le Grand Bond en avant : une tentative catastrophique d’accélération socialiste
Le maoïsme dévoyé était à la racine des problèmes ; des conseillers flagorneurs et soumis les ont aggravés.
Accélérer la transition socialiste. En 1957, insatisfait de la lenteur des progrès et de la bureaucratisation croissante du Parti, Mao cherche à accélérer la transition socialiste de la Chine. Il lance le « Grand Bond en avant » (1958-1959), porté par le slogan « Aller à fond, viser haut, construire le socialisme avec des résultats plus grands, plus rapides, meilleurs et plus économiques ». Ce changement de cap privilégie un mouvement de masse, convaincu que les masses révolutionnaires peuvent surmonter les obstacles objectifs à la productivité.
Communes et fours à charbon domestiques. Le Grand Bond voit la formation rapide de « communes populaires », unités plus vastes fusionnant collectifs pour intégrer production agricole et petite industrie, visant l’autosuffisance rurale et un stade supérieur du socialisme. La promesse irréfléchie de Mao de dépasser l’Angleterre en production d’acier conduit à la campagne désastreuse des « fours à charbon domestiques », gaspillant ressources, main-d’œuvre nécessaire aux récoltes et produisant un acier inutilisable.
- Les communes cherchent à reproduire les unités de travail urbaines, offrant localement soins médicaux et éducation.
- Les « femmes de fer » émergent, pleinement mobilisées en production, assumant souvent des tâches traditionnellement masculines.
Famine et conséquences politiques. L’enchaînement d’initiatives irrationnelles, de statistiques de production gonflées et le rejet par Mao des critiques provoquent une famine catastrophique de 1959 à 1961, causant entre 15 et 20 millions de morts, principalement paysans. Lors de la conférence de Lushan en 1959, la critique du Grand Bond par le ministre de la Défense Peng Dehuai entraîne son éviction, illustrant l’intolérance de Mao à la dissidence. En 1960, Mao démissionne de la présidence de la RPC, conserve son titre au Parti et se retire de la gestion quotidienne, laissant Liu Shaoqi et Deng Xiaoping diriger la « restauration » économique.
7. La Révolution culturelle : la tentative radicale de Mao pour réaffirmer la pureté révolutionnaire
La Révolution culturelle fut un échec. Elle n’atteignit aucun de ses objectifs, qu’ils fussent nobles ou vils.
Un mouvement pour s’emparer du pouvoir politique. Lancée en 1966, la Grande Révolution culturelle prolétarienne est un mouvement complexe et souvent contradictoire visant à réaffirmer la vision de Mao d’une pureté révolutionnaire et à purifier le Parti des « éléments bourgeois » et des « capitalistes ». Pour Mao, il s’agit de restaurer la politique de masse et l’élan révolutionnaire, qu’il estime usurpés par les bureaucrates du Parti.
Gardes rouges et « Quatre Vieilleries ». L’appel de Mao à « Oser révolter contre l’autorité » mobilise des millions d’étudiants, formant des groupes de Gardes rouges. Ils utilisent des « affiches en grands caractères » pour dénoncer les figures d’autorité et lancent une campagne violente de destruction des « quatre vieilleries » — vieilles idées, culture, coutumes et habitudes. Cela entraîne :
- Des attaques contre enseignants, professeurs et intellectuels, qualifiés de « neuvième catégorie puante ».
- La destruction de temples, d’artefacts culturels et de tout ce jugé « bourgeois ».
- La théorie de la « lignée du sang », qui suscite la méfiance envers ceux issus de milieux non prolétariens.
Le mouvement sombre dans le chaos, avec des factions de Gardes rouges s’affrontant et le démantèlement systématique de l’appareil du Parti.
« Bombarder le Quartier général » et intervention militaire. L’affiche en grands caractères de Mao d’août 1966, « Bombarder le Quartier général », appelle à démanteler les structures de pouvoir du Parti. Cela conduit à la « Révolution de janvier » à Shanghai, où les ouvriers prennent le contrôle des fonctions du Parti, validée par Mao comme une « grande révolution ». Cependant, le chaos et la violence généralisés poussent Mao à faire intervenir l’Armée populaire de libération (APL) début 1967 pour rétablir l’ordre. L’intervention souvent brutale de l’APL réprime l’activisme de masse et amorce un retour à la « normalité », avec le mouvement « Descendre à la campagne » dispersant des millions d’étudiants urbains vers les zones rurales.
8. Les dernières années de Mao : virages diplomatiques et luttes de pouvoir internes
Expliquer ce développement au peuple — qui connaissait Lin comme le « plus proche camarade d’armes » de Mao — allait être une autre histoire ; il fallut plus d’un an à Mao pour coordonner une ligne à peine plausible pour dénoncer publiquement Lin.
La rupture sino-soviétique et le rapprochement avec les États-Unis. La rupture sino-soviétique devient officielle en 1960, aggravée par des divergences idéologiques et des affrontements frontaliers. Ce contexte, conjugué à l’engagement américain au Vietnam, pousse Mao à chercher une ouverture stratégique vers les États-Unis. Par la « diplomatie du ping-pong » en 1971 et la visite secrète de Henry Kissinger, le voyage historique du président Nixon en Chine en février 1972 normalise les relations RPC-USA, modifiant profondément la géopolitique de la Guerre froide. La RPC obtient également son siège aux Nations unies en 1971.
La chute de Lin Biao. L’unité proclamée au IXe Congrès du Parti en 1969 est de courte durée. Lin Biao, successeur désigné et commandant de l’APL, devient un rival. En septembre 1971, Lin, son épouse et son fils meurent dans un crash d’avion en Mongolie, fuyant un coup d’État raté contre Mao. L’« affaire Lin Biao », enveloppée de mystère, entraîne la déchéance complète de sa réputation et une purge des commandants militaires, déstabilisant davantage la direction du Parti.
Santé déclinante et la Bande des Quatre. La santé de Mao se dégrade fortement après 1971, sa parole faiblit dès 1973. Malgré cela, il continue d’exercer son influence, rappelant Deng Xiaoping au pouvoir en 1973 pour gérer l’administration quotidienne alors que Zhou Enlai lutte contre un cancer. Son épouse, Jiang Qing, avec trois radicaux de Shanghai (Yao Wenyuan, Zhang Chunqiao, Wang Hongwen), forme la « Bande des Quatre », qui détient un pouvoir immense dans les sphères culturelles et médiatiques, menant des luttes politiques acharnées contre les anciens révolutionnaires, notamment Deng. Leur campagne « Critiquer Lin, critiquer Confucius » (1973-
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