Points clés
1. L’objectivité historique : le champ de bataille central du procès Irving
« Qu’est-ce que l’objectivité historique ? Comment savoir quand un historien dit la vérité ? Les historiens ne donnent-ils pas, au fond, que leur propre opinion sur le passé ? »
Des questions fondamentales. Le procès en diffamation intenté par David Irving contre Deborah Lipstadt et Penguin Books dépassait le simple cadre juridique pour devenir un examen profond de la vérité historique elle-même. Au cœur du débat se trouvaient des questions essentielles sur la manière dont les historiens établissent les faits, interprètent les preuves et maintiennent leur objectivité, notamment sur des sujets sensibles comme l’Holocauste. La cour devait distinguer entre un débat historique légitime et une falsification délibérée.
L’accusation de Lipstadt. Dans son ouvrage Denying the Holocaust, Deborah Lipstadt accusait Irving d’être un négationniste dangereux qui « déforme [les preuves historiques] jusqu’à ce qu’elles correspondent à ses penchants idéologiques et à son agenda politique ». Cette accusation grave nécessitait une défense rigoureuse, contraignant la cour à examiner minutieusement les méthodes de recherche d’Irving et la véracité de ses affirmations. La stratégie de la défense visait à démontrer, au-delà de tout doute raisonnable, la véracité des accusations portées par Lipstadt.
Les enjeux étaient considérables. Pour beaucoup, ce procès représentait un moment crucial pour la mémoire de l’Holocauste et l’intégrité de la recherche historique. Si certains redoutaient que la justice ne soit pas le lieu approprié pour une telle enquête, l’examen méticuleux des documents et des témoignages d’experts a finalement offert une occasion unique de dévoiler les mécanismes de la distorsion historique et de réaffirmer la possibilité d’une connaissance historique objective.
2. L’objectivité autoproclamée d’Irving : un masque pour un biais idéologique
« Je suis un historien autodidacte… L’histoire était la seule matière que j’ai ratée à l’école. »
Un historien autodidacte. David Irving s’est forgé une image d’historien indépendant et intrépide, affranchi des conventions académiques et du politiquement correct. Il se vantait d’un accès sans pareil aux sources primaires, affirmant avoir découvert des documents que les historiens « officiels » négligeaient, offrant ainsi une « vraie histoire » qui remettait en cause les récits établis, notamment sur Adolf Hitler. Il se voyait comme un « nettoyeur de pierres », débarrassant l’image de Hitler de ses « salissures et décolorations ».
L’« ambassadeur » de Hitler. Malgré ses prétentions à l’objectivité, Irving reconnaissait ouvertement s’identifier à Hitler, se considérant comme l’« ambassadeur du Führer dans l’au-delà ». Ce lien personnel imprégnait son travail, conduisant à une représentation constamment empathique de Hitler, souvent au détriment de la rigueur historique. Il croyait que Hitler était un patriote cherchant la grandeur de l’Allemagne, injustement caricaturé par les récits d’après-guerre.
Le mépris des pairs. Irving dénigrait fréquemment les historiens académiques, les qualifiant de « oisifs » et victimes d’« inceste inter-historien », suggérant qu’ils se contentaient de copier leurs travaux sans consulter les sources originales. Cette rhétorique servait à élever son propre statut tout en rejetant les recherches légitimes qui contredisaient ses vues. Pourtant, ses propres méthodes, une fois examinées, révélaient un schéma d’utilisation sélective et de manipulation des sources qu’il prétendait défendre.
3. La distorsion systématique : disculper Hitler de la violence antisémite
« Irving manipulait de manière constante et répétée les preuves historiques afin de donner l’impression qu’elles soutenaient sa thèse selon laquelle Hitler n’était pas au courant de l’extermination des Juifs, ou, s’il l’était, s’y opposait. »
Un schéma cohérent. Le cœur de la falsification historique d’Irving résidait dans ses efforts incessants pour absoudre Hitler de toute responsabilité dans la persécution et l’extermination des Juifs. Il ne s’agissait pas d’un hasard, mais d’un schéma systématique observé à travers de nombreux événements et documents clés. Sa méthode consistait à :
- Supprimer les informations gênantes.
- Mal interpréter ou mal traduire les documents.
- Manipuler les statistiques.
- Appliquer des doubles standards aux preuves.
L’incident de la charcuterie en 1924. Irving prétendait qu’Hitler avait sanctionné une escouade nazie pour avoir pillé une charcuterie juive, le présentant comme un protecteur des Juifs. Or, le témoignage original révélait que :
- L’incident avait eu lieu avant le putsch, et non pendant.
- La préoccupation d’Hitler portait sur le fait que l’escouade retirait les insignes du parti, nuisant à son image, et non sur la protection des Juifs.
- Le témoin était un nazi connu, dont le témoignage fut jugé partial par la cour.
Irving omettait ces détails cruciaux, déformant le récit pour servir son agenda disculpatoire.
Des statistiques criminelles fabriquées. Pour expliquer l’hostilité nazie envers les Juifs, Irving citait des « chiffres d’Interpol » de 1930 à 1932, affirmant que les Juifs dominaient la criminalité en Allemagne de Weimar. Or, ces chiffres :
- Ne provenaient pas d’Interpol, mais d’une conférence de presse de propagande nazie animée par Kurt Daluege.
- Étaient publiés dans le Deutsches Nachrichtenbüro, organe de propagande nazi.
- Étaient grossièrement inexactes et contredites par les statistiques officielles de Weimar.
Irving utilisait donc une source de propagande comme un fait objectif, tout en déformant ses chiffres déjà faux, montrant une intention délibérée de tromper.
4. La supercherie de la « Nuit de cristal » : réécrire le rôle d’Hitler dans le pogrom
« La représentation qu’Irving faisait des événements des 9 et 10 novembre m’a semblé conçue pour minimiser la souffrance des Juifs. »
La manipulation du journal de Goebbels. Irving imputait entièrement à Joseph Goebbels la responsabilité du pogrom de la « Nuit de cristal », affirmant qu’Hitler en ignorait l’existence et avait tenté de l’arrêter. Il citait l’entrée du journal de Goebbels du 9 novembre 1938, mais :
- Il traduisait mal « Polizei zurückziehen » (retirer la police) par « retenir la police ».
- Il omettait la note de Goebbels selon laquelle Hitler avait ordonné de « laisser les manifestations se dérouler » et que « les Juifs doivent pour une fois ressentir la fureur du peuple ».
- Il ignorait le contexte de destructions massives dans d’autres villes déjà rapportées à Hitler.
Cette traduction sélective et cette omission modifiaient fondamentalement l’implication directe et l’approbation d’Hitler.
Ignorer les directives policières. Irving minimisait l’importance de deux télex envoyés par les chefs de la SS Heinrich Müller et Reinhard Heydrich dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938, qui ordonnaient explicitement à la police de ne pas intervenir dans les actions antijuives, sauf pour protéger les biens allemands. Irving :
- Cachait le télex de Müller dans une note de bas de page.
- Présentait le télex de Heydrich comme un ordre de « rétablir l’ordre, protéger les Juifs et leurs biens, et arrêter les incidents en cours », alors qu’il ordonnait le contraire.
Ces directives, probablement émises après consultation avec Hitler, impliquaient clairement les plus hautes sphères du régime nazi.
Discréditer les preuves contemporaines. Irving s’appuyait largement sur des témoignages douteux d’adjoints d’Hitler d’après-guerre, qui affirmaient que Hitler était furieux du pogrom et avait tenté de l’arrêter. Or, ces récits :
- Étaient fournis par des fidèles cherchant à disculper Hitler après la guerre.
- Contrastaient avec des documents contemporains, comme le journal de Goebbels, qui montraient l’approbation d’Hitler et la participation active de Schaub à la violence.
- Reposaient souvent sur des ouï-dire ou des questions suggestives posées par Irving lui-même.
La préférence d’Irving pour ces récits postérieurs à son avantage, au détriment des preuves contemporaines, révélait sa méthodologie biaisée.
5. Fabriquer l’innocence d’Hitler dans la « Solution finale »
« La version d’Irving des conversations de table d’Hitler constituait ainsi une manipulation consciente et délibérée des sources. »
L’ordre « pas de liquidation ». Irving citait à plusieurs reprises l’entrée du journal téléphonique de Himmler du 30 novembre 1941, prétendant qu’elle constituait une « preuve irréfutable » qu’« Hitler avait ordonné… que les Juifs ne soient pas liquidés ». Pourtant, l’examen révélait que :
- L’entrée concernait un seul convoi de Juifs venant de Berlin, pas un ordre général.
- Il n’y avait aucune preuve qu’Himmler ait parlé à Hitler avant l’appel ; son journal montrait qu’il l’avait rencontré après.
- Le convoi en question fut en réalité massacré à son arrivée à Riga.
La prétendue preuve d’Irving était une fabrication totale, partiellement rétractée par la suite, mais toujours utilisée pour suggérer l’innocence d’Hitler.
La mauvaise traduction de « Juden zu bleiben ». Irving affirmait que le journal téléphonique d’Himmler du 1er décembre 1941 contenait un ordre : « Les Juifs doivent rester où ils sont. » Il s’agissait d’une traduction délibérément erronée de « Verwaltungsführer der SS haben zu bleiben » (Les chefs administratifs de la SS doivent rester). Irving :
- Confondait « haben » (ont) avec « Juden » (Juifs), malgré une écriture claire.
- Ignorait le contexte grammatical et d’autres lettres similaires écrites par Himmler.
Cette erreur grossière, maintenue dans les éditions ultérieures de ses ouvrages, démontrait une distorsion volontaire pour soutenir son récit d’un Hitler protecteur des Juifs.
La supercherie du « mémorandum Schlegelberger ». Irving présentait une note du ministère de la Justice de 1942 comme preuve qu’Hitler voulait « reporter la solution de la question juive après la guerre ». Or :
- La note concernait probablement seulement les « demi-Juifs » et les mariages mixtes, pas tous les Juifs.
- Le ministère de la Justice participait activement aux déportations et exterminations dans les mois qui suivirent.
- L’interprétation d’Irving contredisait sa propre affirmation selon laquelle Hitler ignorait l’extermination, puisqu’elle impliquait qu’Hitler savait pour la « solution » mais voulait la différer.
Ce document, loin de disculper Hitler, soulignait au contraire sa connaissance et sa complicité dans la « Solution finale ».
6. Le négationnisme : le virage délibéré d’Irving vers l’extrémisme
« Irving adhérait clairement aux quatre croyances centrales des négationnistes telles que définies au début de ce chapitre. »
Une adhésion progressive. Si, dans son Hitler’s War de 1977, Irving acceptait la « liquidation méthodique des Juifs russes », ses positions évoluèrent radicalement après le procès Ernst Zündel de 1988, où il témoigna comme expert pour la défense. En 1991, il avait systématiquement supprimé toute référence à « l’extermination » dans la révision de son Hitler’s War, la remplaçant par des termes vagues comme « tragédie juive ».
Les quatre piliers du négationnisme. Les déclarations d’Irving après 1988 correspondaient parfaitement aux principes fondamentaux du négationnisme :
- Minimisation des morts : Il avançait que « 100 000 ou plus » Juifs étaient morts, principalement de maladie, et non six millions. Il rejetait les rapports des Einsatzgruppen comme exagérés.
- Négation des chambres à gaz : Il affirmait « qu’il n’y avait pas de chambres à gaz à Auschwitz », qualifiant les expositions touristiques de « faux ». Il soutenait le discrédité « rapport Leuchter » comme preuve.
- Rejet de l’extermination systématique : Il prétendait que les meurtres étaient des « actions désorganisées et ponctuelles » menées par des « gangsters et criminels individuels », non une politique centralisée.
- Fabrication du mythe de l’Holocauste : Il affirmait que le « mensonge des chambres à gaz » avait été inventé par les services secrets britanniques et perpétué par les Juifs pour obtenir des réparations financières (pour Israël).
« Analyste de l’Holocauste » et non « négationniste ». Irving tentait de se présenter comme un « analyste » ou un « contestataire » de l’Holocauste plutôt que comme un « négationniste », arguant que ce dernier terme impliquait un mensonge. Pourtant, son rejet constant des faits établis et son adhésion à des théories discréditées ne laissaient aucun doute sur sa véritable position. Son « analyse » n’était qu’un euphémisme pour le négationnisme.
7. Gonfler le bilan de Dresde : créer une fausse équivalence morale
« Les efforts d’Irving pour augmenter le nombre de morts lors des bombardements de Dresde semblaient dès le départ destinés à établir une équivalence morale avec le meurtre nazi des Juifs. »
Distorsions en début de carrière. Le premier ouvrage majeur d’Irving, The Destruction of Dresden (1963), fit sa réputation mais révéla aussi sa propension à manipuler l’histoire. Il gonflait systématiquement le nombre de victimes des raids aériens alliés de 1945, s’appuyant d’abord sur des sources douteuses, puis sur un faux bien connu, pour construire un récit de crimes de guerre alliés comparables aux atrocités nazies.
Le faux « TB 47 ». Irving défendait « l’Ordre du jour n° 47 » (TB 47), qui avançait 202 040 morts, espérant que ce chiffre atteigne 250 000. Il le présentait comme authentique, malgré :
- Son rejet initial comme une pièce de propagande nazie « totalement fallacieuse ».
- L’absence de tampons officiels ou de signatures.
- Des chiffres disproportionnés par rapport à d’autres bombardements.
- Le fait qu’il s’agissait d’un faux grossier, avec des zéros ajoutés aux chiffres réels (par exemple, 20 204 devenait 202 040).
Il promut sciemment ce faux document pendant des décennies, même après que son caractère frauduleux fut prouvé par d’autres historiens.
Minimiser les morts juives, maximiser les morts allemandes. La manipulation des chiffres de Dresde servait un but idéologique clair : diminuer l’unicité et l’ampleur de l’Holocauste en présentant les actions alliées comme aussi, voire plus, odieuses. Il comparait explicitement les prétendus 250 000 morts de Dresde à son chiffre minimisé de 25 000 morts à Auschwitz, déclarant : « Je vois très peu de différence. » Cette fausse équivalence constituait un pilier de son agenda révisionniste.
8. Antisémitisme et liens extrémistes : les fondements idéologiques
« Irving a maintes fois franchi la ligne entre critique légitime et vilipendation préjugée de la race et du peuple juifs. »
Au-delà du débat historique. L’accusation de Lipstadt selon laquelle les distorsions d’Irving étaient motivées par « des penchants idéologiques et un agenda politique » fut centrale pour la défense. Le procès révéla l’antisémitisme profond d’Irving et ses liens étroits avec des groupes d’extrême droite et néo-fascistes, démontrant que ses « révisions » historiques n’étaient pas académiques mais politiquement motivées.
Une rhétorique antisémite. Irving utilisait fréquemment des tropes antisémites classiques, qualifiant les Juifs de « nos ennemis traditionnels », de « cafards » et d’« communauté grasse et visqueuse ». Il accusait la « conspiration juive internationale » de contrôler les médias, la finance et les professions, reprenant la propagande nazie. Il suggérait même que les Juifs étaient responsables de leur propre persécution, demandant : « pourquoi cela arrive-t-il toujours aux Juifs ? »
Association avec les négationnistes. Irving entretenait des liens étroits avec l’Institute for Historical Review (IHR), une organisation phare du négationnisme. Il :
- Intervenait fréquemment à leurs conférences.
- Publiait des articles dans leur Journal of Historical Review.
- Endossait l’IHR comme « sincère, équilibré, objectif et dépourvu de polémique ».
Malgré ses prétentions à « analyser » l’Holocauste, sa participation active et son soutien à ces groupes confirmaient son identité de négationniste.
9. La salle d’audience comme creuset de la vérité historique
« Les audiences du tribunal étaient étonnamment informelles, et M. le juge Gray appliquait en général les règles de manière assez détendue. Mais l’obligation pour les témoins, y compris Irving lui-même, de dire la vérité, a permis un interrogatoire impitoyable et incessant
Résumé des avis
Mentir sur Hitler est salué pour son examen approfondi du négationnisme d’Holocauste de David Irving et du procès en diffamation qui s’en est suivi. Les lecteurs apprécient l’analyse minutieuse d’Evans des distorsions historiques d’Irving ainsi que les éclairages offerts sur l’historiographie. Beaucoup trouvent cette lecture captivante, bien que certains relèvent une certaine densité académique. L’ouvrage est loué pour son exploration de l’objectivité historique et des responsabilités des historiens. Si quelques critiques auraient souhaité davantage de détails sur le procès lui-même, la majorité considère ce livre comme une œuvre essentielle révélant les falsifications délibérées d’Irving et les dangers du négationnisme.
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