Points clés
1. La conscience est un phénomène récent, acquis, et non inné.
Jaynes définit précisément la conscience comme la capacité humaine à l’introspection, et non simplement comme l’état d’éveil ou la conscience de son environnement.
Une redéfinition radicale. Julian Jaynes remet en cause l’idée longtemps admise selon laquelle la conscience serait un trait inné et universel de l’espèce humaine, présent depuis ses origines. Il avance au contraire que la conscience, entendue comme la faculté d’introspection et de conscience de soi, est un apprentissage, une construction culturelle née du langage métaphorique. Être « conscient » ne signifie donc pas seulement être éveillé ou attentif à ce qui nous entoure, mais disposer d’un « espace mental » intérieur où l’on peut réfléchir à ses pensées, émotions et actions.
Pas toujours conscient. Cette théorie suggère que pendant une grande partie de l’histoire humaine, nos ancêtres fonctionnaient sans cette capacité introspective. Ils étaient conscients, pouvaient apprendre, résoudre des problèmes et communiquer, mais leur esprit ne s’accompagnait pas du récit intérieur et de la réflexion sur soi que nous associons à la conscience moderne. Cette distinction est essentielle pour comprendre l’argument de Jaynes, car de nombreuses critiques proviennent d’une définition plus large et moins précise de la conscience, qui inclut une simple conscience partagée avec les animaux.
Une transformation profonde. Jaynes soutient que la psychologie humaine a connu un changement fondamental il y a seulement 3 000 ans. Cette transformation n’a pas été une évolution biologique du cerveau, mais un développement culturel et linguistique exploitant les structures neuronales existantes d’une manière nouvelle. Concevoir la conscience comme une compétence acquise ouvre de nouvelles perspectives pour étudier son développement chez l’enfant et son potentiel d’expansion tout au long de la vie.
2. L’esprit bicaméral : un état ancien guidé par des voix divines.
Pour l’essentiel, ces esprits fonctionnaient, apprenaient, pensaient, réagissaient et conservaient leur équilibre comme les nôtres, mais de manière inconsciente.
Une mentalité à deux chambres. Avant l’émergence de la conscience moderne, Jaynes propose que les humains possédaient un « esprit bicaméral », caractérisé par une division fondamentale des fonctions mentales. Dans cet état, les comportements non habituels et les prises de décision étaient dirigés par des hallucinations auditives verbales, que les individus percevaient comme les « voix autoritaires des dieux » ou des ancêtres décédés. Ces voix n’étaient pas de simples figures poétiques ou métaphores, mais des ordres littéraux perçus.
Une volonté externalisée. Les individus bicaméraux ne disposaient pas d’un « je » intérieur analogue ni d’une volonté subjective. Leurs actions, surtout dans des situations nouvelles ou stressantes, ne résultaient pas d’une délibération intérieure, mais d’une obéissance directe à ces commandes hallucinées. Cela constituait une forme puissante de contrôle social et d’orientation pour les premières sociétés, assurant l’action collective et la stabilité sans besoin d’introspection individuelle ni de raisonnement moral.
Un monde sans doute de soi. Dans le monde bicaméral, il n’y avait ni débat, ni amour, ni relation personnelle avec ces exécutants divins ; seulement l’obéissance. Cela implique l’absence de doute de soi, de culpabilité ou d’anxiété tels que nous les concevons, car la responsabilité personnelle des décisions était attribuée à la voix divine externalisée. Cet état a permis aux premières civilisations de prospérer, coordonnant des tâches complexes comme la construction de monuments et la gestion de grandes populations.
3. Métaphore et langage : les fondations de la conscience.
La conscience est un champ lexical, dont les termes sont des métaphores ou des analogies du comportement dans le monde physique.
Le langage comme socle. Jaynes affirme que la conscience n’est pas une propriété émergente du fonctionnement cérébral, mais le produit du développement du langage, notamment par l’usage omniprésent de la métaphore. Il définit la conscience comme un « monde analogue » parallèle au monde comportemental, un modèle généré par métaphore où les événements sont narrés dans un « espace mental ». Cet espace interne et imaginé est crucial pour l’introspection et la conscience de soi.
Le pouvoir de la métaphore. La métaphore n’est pas qu’une figure de style ornementale ; elle constitue le fondement même de la construction du langage et de la pensée. Jaynes introduit des termes comme « métaphier » (le terme figuré, par exemple « couverture ») et « métaphrand » (le concept décrit, par exemple « la neige qui recouvre la terre ») pour expliquer comment des associations issues d’expériences concrètes sont transférées à des concepts abstraits, créant ainsi de nouveaux sens et compréhensions.
Du concret à l’abstrait. Selon Jaynes, l’évolution du langage a impliqué une montée progressive des référents concrets vers des concepts abstraits, bâtie sur des couches de métaphores. Les mots désignant des processus mentaux, comme le grec « thumos » (signifiant initialement agitation des membres), ont lentement acquis des significations subjectives par extension métaphorique. Ce processus de métaphorisation a permis aux humains de créer un modèle interne d’eux-mêmes et de leurs actions, conduisant au développement du « je » analogue et du « moi » métaphorique dans un espace mental imaginé.
4. La rupture : comment les bouleversements sociaux ont mis fin à la bicaméralité.
La fin de la civilisation bicamérale pourrait provenir des tensions engendrées par son succès initial.
Les tensions de la complexité. L’esprit bicaméral, efficace pour des sociétés théocratiques de petite taille, est devenu de plus en plus instable à mesure que les civilisations grandissaient et se complexifiaient. L’augmentation de la population, du commerce et le mélange de peuples aux « voix divines » différentes ont créé une dissonance cognitive et des commandes conflictuelles, provoquant l’effondrement du contrôle social rigide assuré par les hallucinations.
Des événements catastrophiques. Des bouleversements historiques majeurs au deuxième millénaire avant notre ère, tels que des éruptions volcaniques (par exemple Théra) et des migrations massives, ont encore déstabilisé les sociétés bicamérales. Dans ces conditions chaotiques inédites, les anciennes « voix des dieux » sont devenues peu fiables, erratiques ou silencieuses, laissant les individus sans directives claires et forçant le développement de nouvelles stratégies cognitives pour survivre.
L’essor de l’écriture. L’apparition et la diffusion de l’écriture ont joué un rôle crucial dans l’affaiblissement de la bicaméralité. Les ordres écrits, contrairement aux hallucinations auditives omniprésentes, pouvaient être ignorés ou soumis à délibération, réduisant la dépendance aux directives divines immédiates. Ce passage d’une culture orale dominée par l’audition à une culture lettrée et visuelle a contribué au silence intérieur des dieux et à la nécessité de l’introspection individuelle.
5. Preuves anciennes : textes, idoles et sépultures révèlent un esprit différent.
Avec une telle définition de la conscience, il faut reconnaître que dans un livre comme l’Iliade (dépouillé de ses ajouts ultérieurs), les êtres humains ne sont pas du tout conscients !
Perspectives littéraires. Jaynes analyse minutieusement des textes anciens comme l’Iliade d’Homère et les premières parties de l’Ancien Testament, arguant qu’ils dépeignent une mentalité préconsciente. Dans l’Iliade, des personnages comme Achille agissent uniquement sur commande divine, sans délibération intérieure, réflexion sur soi ni termes abstraits pour les états mentaux. Des mots comme « psyche » signifiaient « souffle », non « âme ». En revanche, l’Odyssée, écrite plusieurs siècles plus tard, montre l’émergence d’acteurs conscients et de pensées subjectives.
Indices archéologiques. Les découvertes archéologiques des civilisations du Proche-Orient ancien apportent un soutien supplémentaire.
- Maisons des dieux : bâtiments monumentaux inhabités, servant de demeures aux « dieux » (souvent des rois morts).
- Sépultures : inhumations élaborées d’élites avec possessions et suites, suggérant une croyance en leur présence active et leur guidance.
- Idoles : statues aux yeux exagérés, censées parler et donner des ordres, servant de repères pour les voix bicamérales. Exemples :
- Idoles-yeux de Tell Brak (vers 3300 av. J.-C.)
- Statues de Tell Asmar (vers 2600 av. J.-C.)
- Têtes colossales olmèques et mayas
- Statues incas « parlant » aux conquistadors
Pratiques mortuaires. Le retrait rituel et l’enduit de plâtre des crânes dans les habitats natoufiens (vers 9000 av. J.-C.) et l’enterrement des chefs morts en position assise, près des habitations, témoignent d’un désir de maintenir la présence et l’autorité des défunts, dont les voix étaient encore « entendues » par les vivants. Ces pratiques ne relevaient pas seulement du culte des ancêtres, mais constituaient un moyen de prolonger la guidance hallucinatoire.
6. Racines neurologiques : hémisphères cérébraux et origine des voix.
Le langage des hommes était lié à un seul hémisphère afin de laisser l’autre libre pour le langage des dieux.
Spécialisation hémisphérique. Jaynes propose un modèle neurologique pour l’esprit bicaméral, reliant les hallucinations auditives à l’hémisphère droit du cerveau. Chez la plupart des droitiers, les aires du langage se situent principalement dans l’hémisphère gauche (aires de Broca et Wernicke). Les zones correspondantes « silencieuses » du lobe temporal droit, capables de comprendre des instructions complexes mais incapables de parler, étaient, à l’époque bicamérale, dédiées à la génération des ordres divins.
Le « petit pont ». L’information circulait via la commissure antérieure, un fin faisceau de fibres reliant les lobes temporaux. Ce canal étroit était efficace pour transmettre des commandes auditives élaborées. Les expériences du neurochirurgien Wilder Penfield, où la stimulation électrique du lobe temporal droit provoquait des hallucinations auditives vives (voix, musique, chants), apportent un soutien empirique à ce modèle.
Le cerveau droit comme « dieu ». L’hémisphère droit agit en bien des aspects comme un « dieu » :
- Intemporel, immédiat, visionnaire, cohérent.
- Répond à des buts globaux et des desseins grandioses.
- Affinité pour la musique, le rythme et les motifs.
- Style intuitif propice à l’inspiration et au miracle apparent.
Cette division neurologique permettait à l’hémisphère droit d’émettre des ordres autoritaires, que l’hémisphère gauche (« l’homme ») obéissait, formant ainsi la base du contrôle social bicaméral.
7. Échos dans la modernité : schizophrénie, hypnose et inspiration comme vestiges.
La présence d’hallucinations auditives, leur qualité souvent religieuse et toujours autoritaire, la dissolution de l’ego ou « je » analogue et de l’espace mental où il pouvait narrer quoi faire et où il se situait dans le temps et l’action, voilà les grandes ressemblances.
La schizophrénie comme rechute partielle. Jaynes considère la schizophrénie moderne comme une rechute pathologique partielle vers un état bicaméral ancien. Les hallucinations auditives autoritaires, souvent persécutoires, vécues par les schizophrènes, associées à une diminution du sens de soi et des difficultés d’introspection, reflètent les caractéristiques de l’esprit bicaméral. Des études en neuroimagerie montrant une activation droite lors d’hallucinations verbales auditives renforcent ce modèle neurologique.
Hypnose et obéissance. L’hypnose constitue un autre vestige. L’obéissance sans critique du sujet aux ordres de l’hypnotiseur, le rétrécissement de la conscience et la réponse automatique aux suggestions rappellent l’adhésion sans questionnement de l’homme bicaméral aux voix divines. Les recherches indiquent que la capacité hypnotique est liée à l’imagination et à la confiance, et les enregistrements d’ondes cérébrales montrent une activité associée à l’hémisphère droit.
Inspiration poétique et religieuse. L’inspiration poétique, souvent décrite comme l’écoute de voix ou de muses commandantes, est vue comme un reliquat de la bicaméralité. Des poètes comme Eschyle et même des figures modernes comme William Blake rapportaient recevoir directement des vers. De même, les prophètes et oracles religieux à travers l’histoire, de Delphes aux chamans tibétains, fonctionnaient comme canaux des voix divines, témoignant d’une capacité humaine persistante à ces expériences.
8. La conscience s’apprend : un parcours développemental chez l’enfant.
Les recherches montrent que la conscience subjective n’est pas innée, mais s’acquiert chez l’enfant au fur et à mesure de l’apprentissage du langage.
Deux origines, un même chemin. La conscience a deux origines : une historique, telle que décrite par Jaynes, et une développementale chez chaque enfant. Comprendre comment les enfants acquièrent la conscience peut éclairer son émergence historique. Ce processus n’est pas une simple maturation, mais un parcours social et linguistique complexe.
Étapes du développement. Les enfants développent généralement la « théorie de l’esprit » entre 3 et 5 ans, apprenant à interpréter le comportement d’autrui en termes d’états mentaux invisibles comme croyances, désirs et intentions. Cette capacité, cruciale pour l’interaction sociale et la tromperie, est un élément clé de la conscience.
- Affect partagé / engagement rythmique : interactions précoces nourrisson-soignant.
- Expérience partagée / accord affectif : reflet des états émotionnels internes.
- Intentions partagées / attention conjointe : pointage, don, référence sociale.
- Jeu symbolique / représentations multiples simultanées : distanciation de la réalité.
- Théorie de l’esprit / états mentaux partagés : compréhension des états mentaux d’autrui (et de soi).
Influence culturelle. Le développement de ces compétences est fortement influencé par les pratiques culturelles. Par exemple, les enfants chinois, soumis plus tôt à des attentes de contrôle des impulsions, montrent des fonctions exécutives plus matures, mais acquièrent la théorie de l’esprit à un rythme comparable aux enfants américains. Cela suggère que si les compétences exécutives sont fondamentales, un contexte social riche favorisant les discussions sur les états mentaux est essentiel à l’émergence complète de la conscience.
9. Repenser l’histoire : la théorie de Jaynes transforme notre compréhension du passé.
En somme, nous ne pouvons pleinement comprendre notre psychologie actuelle sans la compréhension plus précise de notre passé que fournit la théorie de Jaynes.
Un nouveau regard historique. La théorie de Jaynes offre une réinterprétation radicale de l’histoire humaine, suggérant que de nombreuses pratiques et croyances anciennes, jadis rejetées comme superstitions primitives ou licences poétiques, étaient des manifestations littérales d’une mentalité humaine différente. Cette perspective permet une compréhension plus cohérente de la transition des sociétés théocratiques vers celles fondées sur l’agence individuelle.
Expliquer le « Moyen Âge » ancien. L’effondrement des civilisations de l’âge du bronze vers 1200 av. J.-C., souvent attribué à des tremblements de terre, migrations ou innovations militaires, peut être réexaminé à travers le prisme de la rupture bicamérale. L’inflexibilité cognitive des sociétés bicamérales, incapables de s’adapter aux changements sociaux et environnementaux rapides, les rendait vulnérables à l’effondrement, ouvrant une période de chaos qui a favorisé le développement de la conscience.
Impact sur la religion et la culture. La théorie éclaire les origines de la religion, le passage du polythéisme au monothéisme et l’évolution des systèmes éthiques. Elle explique pourquoi les textes anciens manquent de langage introspectif, pourquoi les idoles étaient censées parler, et pourquoi des figures comme Moïse ou les héros homériques agissaient sur commande divine. Elle fournit aussi un cadre pour comprendre « l’explosion cognitive » qui a suivi la rupture, donnant naissance à la philosophie, la science et le théâtre.
10. Surmonter la résistance : répondre aux idées reçues sur les thèses radicales de Jaynes.
Lorsqu’on découvre les idées de Jaynes, on porte souvent un jugement hâtif fondé sur des préconceptions non remises en question concernant la nature de la conscience et de l’histoire humaine.
Remettre en cause des croyances ancrées. La théorie de Jaynes est intrinsèquement controversée car elle défie des préjugés profondément enracinés sur la nature humaine, l’universalité de la conscience et la progression linéaire de l’histoire. Beaucoup de critiques interprètent mal sa définition de la conscience, l’assimilant à une simple conscience basique, et rejettent ainsi ses affirmations comme absurdes.
Obstacles intellectuels. Plusieurs barrières intellectuelles entravent la compréhension et l’acceptation de l’œuvre de Jaynes :
- Définition vague de la « conscience » : terme polysémique générant confusion.
- Assimilation de la conscience à la perception : croire que l’introspection n’est que le reflet des sensations.
- Confusion entre conscience et rationalité : penser que la pensée complexe requiert la conscience.
- Ignorance du non-conscient : ne pas reconnaître que la majorité des processus cognitifs échappent à la conscience.
- Absence d’étonnement : tenir pour acquis l’existence de l’intériorité.
- Méconnaissance de l’histoire : négliger les preuves historiques de diversité et plasticité psychiques.
Le besoin d’un nouveau lexique. Le champ des études sur la conscience souffre d’un manque de terminologie précise. Le travail de Jaynes souligne la nécessité de distinguer différents phénomènes mentaux (attention, conscience, introspection) pour éviter les simplifications excessives et permettre une recherche scientifique plus rigoureuse. Son approche disciplinée et ancrée, définissant la conscience comme « ce qui est introspectable », demeure éclairante et en avance sur beaucoup de réflexions actuelles.
Résumé des avis
Les critiques de Gods, Voices, and the Bicameral Mind sont mitigées, avec une moyenne de 3,93 sur 5. Les lecteurs enthousiastes saluent son exploration fascinante de la théorie de Jaynes à travers la psychologie, l’archéologie, la littérature et la philosophie. En revanche, les détracteurs soulignent une grande inégalité entre les essais, une répétition excessive ainsi qu’un manque de nouvelles preuves ou d’analyse critique approfondie. Les articles centrés sur le Tibet ont particulièrement été critiqués pour leur difficulté d’accès ou leur monotonie. La plupart s’accordent à dire que cette collection s’apprécie davantage par ceux qui connaissent déjà l’œuvre originale de Jaynes, même si les novices peuvent suivre grâce aux résumés proposés.
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