Points clés
1. Les femmes, premières brasseuses et découvreuses de l’alcool
En vérité, toutes les boissons sont des boissons féminines.
Origines anciennes. L’attirance humaine pour l’alcool remonte à des millions d’années, chez nos ancêtres primates qui ont évolué pour métaboliser les fruits fermentés. Les premières preuves d’une production délibérée d’alcool, vers 8000 av. J.-C., montrent les femmes en première ligne. En Mésopotamie antique, les femmes contrôlaient la production et la distribution de la bière, la déesse Ninkasi étant vénérée comme divinité brassicole.
- Vénus de Laussel : gravure vieille de 25 000 ans représentant une femme tenant une corne à boire.
- Ninkasi : déesse sumérienne de la bière, dont l’hymne servait de guide détaillé pour le brassage.
- Hathor : « déesse ivre » égyptienne célébrée lors de festivals.
Pilier culturel. Dans les premières civilisations comme Sumer et l’Égypte, la bière constituait un aliment de base pour tous, y compris les enfants, en raison de l’eau souvent insalubre. Les femmes brassaient à grande échelle, et les prêtresses dirigeaient fréquemment ces activités, parfois rémunérées en bière. Cette époque reflète un rôle central des femmes dans la vie quotidienne, religieuse et économique liée à l’alcool, témoignant d’une plus grande égalité des genres.
Influence fondatrice. Ce sont les mains des femmes qui ont posé les bases de l’art et de la culture de l’alcool. Des premières représentations artistiques de la consommation aux divinités liées à l’alcool, l’influence féminine était primordiale. Ce rôle fondamental souligne que les femmes n’étaient pas seulement consommatrices, mais créatrices et innovatrices essentielles dans l’univers des boissons alcoolisées.
2. Le patriarcat a systématiquement effacé les femmes de l’histoire de l’alcool
Pour savoir comment une société traite ses femmes, il suffit de regarder au fond d’un verre.
Le coup d’Hammurabi. Le Code d’Hammurabi (vers 1754 av. J.-C.) marque un tournant dévastateur, instaurant le patriarcat et privant les femmes mésopotamiennes de leurs droits. Il interdit aux prêtresses l’accès aux tavernes, qualifie la femme buvant d’« mauvaise femme » et confisque l’industrie brassicole aux femmes. C’est le début de la genrification de l’alcool.
Répression grecque et romaine. La Grèce antique, malgré ses déesses puissantes, limitait sévèrement la vie publique et la consommation des femmes, craignant que leur liberté ne menace la propriété masculine et l’ordre social. Rome adopta ces vues misogynes, rendant initialement la consommation féminine illégale et passible de mort, puis autorisant seulement le « passum », un vin de raisins secs doux et dilué, pour les femmes en société.
- La jarre de Pandore : mal interprétée comme une boîte, elle symbolisait à l’origine l’utérus féminin libérant le mal.
- Symposiums/Conviviums : rituels masculins de consommation, où les femmes n’étaient que servantes ou divertisseuses.
La défiance de Cléopâtre. Cléopâtre, reine égyptienne puissante, buvait ouvertement et exerçait un pouvoir politique, défiant les idéaux romains de soumission féminine. Les dirigeants romains lancèrent une campagne de diffamation, la dépeignant en séductrice « lubrique, sauvage et ivre », pour miner son autorité, illustrant comment le pouvoir féminin et la consommation d’alcool étaient des cibles de la peur patriarcale.
3. Des brasseuses aux sorcières : la diabolisation des femmes brasseuses
Quand une entreprise prospère, les femmes disparaissent de la scène.
L’essor et le déclin des brasseuses. Au début du Moyen Âge, les brasseuses dominaient le brassage en Europe, transformant leurs foyers en auberges et offrant une source vitale de revenus et d’indépendance pour les femmes de toutes classes. Ce commerce non réglementé leur permettait de prospérer économiquement. Mais avec la révolution du houblon, rendant la bière plus rentable et exportable, les hommes commencèrent à commercialiser l’industrie.
Accusations de sorcellerie. L’Église, voyant les auberges comme rivales pour la fréquentation dominicale, diabolisa les brasseuses. Leurs chapeaux caractéristiques, chaudrons et chats, jadis symboles de leur métier, furent transformés en stéréotypes de sorcières. Les femmes brassant ou vendant de l’alcool étaient dépeintes comme tentatrices, désobéissantes, voire surnaturelles, alimentant la méfiance masculine envers leur autonomie économique.
- Imagerie des brasseuses : grands chapeaux, chaudrons, chats – devenus clichés de sorcières.
- « La taverne était l’école du diable » : les brasseuses comme « maîtresses du diable ».
- Amendes pour bière « non testée » : souvent ciblant les femmes pauvres.
Parallèles mondiaux. Des schémas similaires apparurent ailleurs. Au Japon, les femmes furent progressivement exclues du brassage du saké à cause de superstitions misogynes. En Écosse, des lois limitaient le brassage féminin, les contraignant à la clandestinité. Cette tendance mondiale illustre comment la prospérité économique dans l’alcool conduisait souvent à la marginalisation et à la diabolisation des femmes qui l’avaient bâtie.
4. La distillation a donné du pouvoir aux femmes et suscité de nouvelles industries
L’alcool a un point d’ébullition plus bas que l’eau, 78,37 degrés Celsius contre 100. Ainsi, en chauffant du vin ou de la bière, l’alcool s’évapore et monte en premier.
L’invention de Maria. L’alambic inventé par Maria la Juive (vers 100-200 ap. J.-C.) pour l’alchimie conduisit par hasard à la découverte des spiritueux distillés. Au XVe siècle, cette technologie se répandit, transformant les boissons fermentées en « aqua vitae » (eau de vie) puissants, vendus initialement à des fins médicinales.
Les femmes, premières distillatrices. Avec la distillation, les femmes adoptèrent rapidement cet art, surtout dans les climats froids peu propices à la vigne. En Allemagne et en Angleterre du XVIe siècle, elles produisaient la majorité des spiritueux depuis leur cuisine, comblant le vide économique laissé par le déclin des brasseuses. En Russie, la vodka devint un incontournable, les femmes buvant et distillant aux côtés des hommes.
- La moitié des distillateurs de Munich en 1564 étaient des femmes.
- Les femmes russes : buvaient la vodka avec ferveur, chantant même ses louanges.
Nouveaux dangers, nouvelles opportunités. Si la distillation offrait une indépendance économique, elle apportait aussi des risques. Les distillatrices, comme leurs prédécesseures brasseuses, furent accusées de sorcellerie, reflet des angoisses patriarcales face au pouvoir et au savoir féminin. Pourtant, la facilité de la distillation domestique permit aux femmes de conserver un rôle important, quoique souvent clandestin, sur le marché des spiritueux en plein essor.
5. La « boisson féminine » est née comme outil de contrôle
Créer une distinction entre boissons masculines et féminines relevait (et relève encore) du contrôle.
Origines romaines. Le concept de « boisson féminine » remonte à la Rome antique, où les femmes admises aux conviviums ne buvaient que du « passum », un vin de raisins secs doux et dilué, tandis que les hommes consommaient du vin pur. Cette genrification des boissons servait à maintenir la domination masculine dans les espaces sociaux.
Genrification post-Prohibition. Après la Prohibition américaine, lorsque les femmes accédèrent aux bars publics, les hommes déplacèrent leur contrôle de l’espace vers la boisson. Les martinis austères et les highballs devinrent des « boissons d’hommes », tandis que les cocktails sucrés et colorés comme le gin fizz furent étiquetés « boissons féminines », bien que les femmes préféraient souvent des options plus fortes et moins sucrées comme l’Old-Fashioned.
- Les femmes préféraient les Old-Fashioned et whiskey sodas après la Prohibition.
- Les « boissons féminines » étaient souvent définies par leur teneur en sucre, leur couleur vive et leurs garnitures.
Manifestations modernes. Ce trope perdure aujourd’hui, avec des produits comme les cocktails « Skinnygirl » et la culture des « wine moms ». Ces tendances, bien que paraissant émancipatrices, renforcent souvent la culture du régime et perpétuent les stéréotypes sur les habitudes de consommation féminines, ou servent à ridiculiser les femmes qui aiment l’alcool. Le message sous-jacent reste : la consommation féminine, si elle n’est pas contrôlée ou moquée, menace les normes établies.
6. La culture de la consommation féminine a prospéré dans l’intimité
Le seul lieu contrôlé par une femme était sa cuisine. Ainsi, bien que bannies des lieux publics, les femmes avaient une culture de la consommation. Privée, certes, mais vivace.
Le foyer comme sanctuaire. Poussées hors des tavernes publiques en Europe et en Amérique coloniale, les femmes ont vu leur culture de la consommation se replier sur le domicile. La cuisine devint un lieu social vital où elles se retrouvaient pour boire bière, cidre ou spiritueux, tisser des liens, partager savoirs et commérages. Cette sphère privée était un espace d’autonomie et de communauté.
- « Le caudle de la mère » : vin ou bière chaud pour les femmes en couches et leurs accompagnantes.
- « Bride-ale » : fêtes de collecte de fonds pour jeunes mariés, où la mariée brassait de la bière.
- Livres de cuisine coloniaux : contenaient des recettes de bières, cidres et liqueurs transmises de génération en génération.
Production domestique illicite. Dans de nombreuses cultures, les femmes continuaient à brasser et distiller clandestinement à domicile pour échapper aux taxes ou interdictions, transformant les céréales excédentaires en revenus. Du rượu vietnamien au poitin irlandais en passant par le samogon russe, la production domestique assurait sécurité économique et préservation culturelle.
- Femmes vietnamiennes : distillaient le rượu, souvent infusé de plantes, vendu depuis leur domicile.
- Femmes irlandaises : fabriquaient du poitin (alcool de contrebande), comme la légendaire Kate Kearney pendant la famine.
- Femmes russes : produisaient du samogon, vendu discrètement dans usines et marchés.
Résilience et communauté. Malgré les pressions sociales et les restrictions légales, les femmes ont toujours trouvé des moyens de fabriquer et consommer de l’alcool. Ces rituels privés et entreprises illicites n’étaient pas seulement une question de subsistance ou de revenus ; ils constituaient des actes de résilience, de construction communautaire et de défi silencieux face au contrôle patriarcal.
7. La Prohibition : la lutte des femmes pour les deux côtés du verre
La Prohibition fut l’une des meilleures choses pour les femmes buvant en Amérique, car elle renversa les règles genrées de l’alcool et fit boire tout le monde ensemble.
La grande expérience. La Prohibition américaine (1920-1933) interdit la vente, l’importation, le transport et la fabrication d’alcool, mais pas sa consommation. Cela força toute la consommation à se faire dans la clandestinité, démantelant involontairement des siècles d’espaces publics masculins et ramenant tout le monde dans la sphère privée où les femmes régnaient depuis longtemps.
Speakeasies et flappers. Les speakeasies, établissements clandestins, furent les premiers lieux publics à accueillir activement les femmes. Ce nouvel environnement favorisa une ouverture scandaleuse sur le désir et la sexualité féminins, incarnée par la « flapper » – jeune femme buvant, fumant et défiant les normes sociales.
- Texas Guinan : célèbre hôtesse de speakeasy, accueillait célébrités et mafieux.
- A’Lelia Walker : figure de la Renaissance de Harlem, animait un club gay/lesbienne.
- Bessie Smith : impératrice du blues, chantait la liberté des femmes à boire et s’exprimer.
Contrebandières et fin de la Prohibition. Les femmes devinrent maîtresses de la contrebande et de la fabrication clandestine, souvent plus nombreuses que les hommes grâce à des failles légales (les agents masculins ne pouvaient fouiller les femmes). Gertrude « Cleo » Lythgoe, « reine des contrebandiers », bâtit un empire international du whisky. Parallèlement, Pauline Sabin et son organisation féminine pour l’abolition de la Prohibition mobilisèrent des millions de femmes, défiant l’idée que toutes soutenaient la tempérance.
- Cleo Lythgoe : introduisait du whisky de qualité depuis les Bahamas, adorée des médias.
- Pauline Sabin : fonda le WONPR, usa de lobbying social et politique pour mettre fin à la Prohibition.
8. La bataille du tabouret : le féminisme pour le droit de boire en public
DeCrow estimait crucial que les femmes puissent quitter le foyer et fréquenter la sphère publique, où se nouaient réseaux et affaires.
Discrimination d’après-guerre. Malgré leur rôle de barmaids pendant la Seconde Guerre mondiale, les femmes furent priées de retourner à la maison. De nombreux États interdisaient aux femmes de servir au bar ou même d’entrer seules dans les bars, justifiant cela par la peur des « B-girls » (femmes payées pour inciter les hommes à boire).
Activisme de la deuxième vague. Dans les années 60 et 70, des féministes comme Karen DeCrow de NOW défièrent ces pratiques discriminatoires. Elles organisèrent des « drink-ins » dans des bars réservés aux hommes, notamment McSorley’s, pour revendiquer le droit des femmes aux espaces publics de consommation.
- Karen DeCrow : dirigeante de la lutte contre la discrimination dans les bars.
- « Drink-ins » : manifestations dans des bars masculins à travers les États-Unis.
- Ruth Bader Ginsburg : obtint gain de cause contre des lois discriminatoires sur l’âge légal de consommation.
Nouveaux espaces pour les femmes. Ces combats aboutirent à des changements légaux, ouvrant les bars aux femmes. Cela favorisa l’émergence des « singles bars », des « ladies’ nights » (souvent marchandisant les femmes) et des « fern bars » – lieux au décor doux destinés à attirer une clientèle féminine. Les bars lesbiennes, souvent contrôlés par la mafia pour protection, offraient des espaces communautaires essentiels pour les femmes LGBTQ+.
- Ladies’ night : boissons gratuites ou à prix réduit pour attirer les femmes et, par ricochet, les hommes.
- Fern bars : espaces chaleureux, plantés, conçus pour plaire aux femmes.
- Bars lesbiennes : lieux communautaires cruciaux, malgré harcèlement policier et discriminations internes.
9. Les femmes ont révolutionné les industries et le marketing modernes de l’alcool
Joy Spence a marqué l’histoire chez Appleton Estate et ouvert la voie aux femmes dans les distilleries du monde entier.
Briser le plafond de verre. À la fin du XXe siècle, les femmes accédèrent enfin à des postes de direction dans l’industrie alcoolière. Joy Spence devint la première maître assembleuse (rhum) au monde chez Appleton Estate en Jamaïque, suivie par Rachel Barrie (scotch) et Helen Mulholland (whisky irlandais). Aux États-Unis, des femmes comme Marge Samuels (Maker’s Mark) révolutionnèrent la mise en bouteille du bourbon, tandis que Patricia Henry et Jill Vaugh furent les premières maîtresses brasseuses dans de grandes brasseries américaines.
- Joy Spence : reine du rhum, créa le blend du 250e anniversaire d’Appleton Estate.
- Marge Samuels : créa le sceau de cire rouge iconique de Maker’s Mark, première femme au Kentucky Bourbon Hall of Fame.
- Rachel Barrie : première maître assembleuse écossaise, développa l’Ardbeg Supernova primé.
Renaissance du cocktail. Julie Reiner, protégée de Dale DeGroff, fut une figure clé de la renaissance du cocktail artisanal, ouvrant des bars influents comme Flatiron Lounge et Clover Club. Elle prônait ingrédients frais, menus accessibles et formait une nouvelle génération de barmaids.
- Julie Reiner : ouvrit le premier bar à cocktails artisanaux à fort volume à NYC, mentor de nombreuses femmes.
- Audrey Saunders : fonda le Pegu Club, défendit le gin, créa des cocktails classiques modernes.
- Speed Rack : compétition de bartending exclusivement féminine, fondée par les protégées de Julie, Ivy Mix et Lynnette Marrero.
Marketing ciblé sur les femmes. Si le « cosmo » devint l’icône de la « boisson féminine » grâce à « Sex and the City », et la culture des « wine moms » émergea sur les réseaux sociaux, des femmes comme Bethenny Frankel (Skinnygirl) capitalisèrent sur ce marketing. La Dr Ann Noble révolutionna la dégustation de vin avec sa Roue des Arômes, rendant le vin accessible au-delà des descriptions genrées et vagues.
10. La lutte continue pour l’inclusivité et la reconnaissance
Nos combats d’aujourd’hui tracent la voie pour la prochaine
Résumé des avis
Girly Drinks reçoit majoritairement des critiques positives pour son exploration captivante du rôle des femmes dans l’histoire de l’alcool. Les lecteurs apprécient le ton décontracté et humoristique de l’auteure ainsi que ses recherches approfondies, mettant en lumière des figures féminines souvent méconnues. Certains reprochent toutefois un style d’écriture trop informel et une organisation parfois décousue. Nombreux sont ceux qui trouvent ce livre à la fois instructif et révélateur, saluant sa perspective mondiale et son approche féministe. Quelques critiques relèvent des erreurs factuelles occasionnelles et un traitement parfois superficiel de certains sujets. Dans l’ensemble, cet ouvrage est recommandé à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire des femmes et à la culture de l’alcool.
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