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Écrits

Écrits

par Jacques Lacan 1966 896 pages
4.03
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Points clés

1. Le stade du miroir : formation du moi aliéné

Cette jubilation à s’approprier son image spéculaire par l’enfant au stade de l’infans, encore plongé dans son incapacité motrice et sa dépendance nourricière, semble illustrer de manière exemplaire la matrice symbolique dans laquelle le Je se précipite sous une forme primordiale, avant d’être objectivé dans la dialectique de l’identification à l’Autre, et avant que le langage ne lui restitue, dans l’universel, sa fonction de sujet.

Reconnaissance précoce de soi. Le stade du miroir décrit comment un nourrisson, entre six et dix-huit mois, reconnaît avec joie sa propre image dans un miroir. Cette reconnaissance survient avant que l’enfant ne maîtrise pleinement ses mouvements, offrant une image idéalisée et unifiée du corps, en contraste avec la sensation d’incoordination motrice qu’il éprouve. Cette image extérieure procure un sentiment d’intégralité que l’enfant ne possède pas intérieurement.

Unité fictionnelle. Cette identification à l’image spéculaire constitue le « Moi idéal » ou ego, une unité primordiale et fictive. Ce processus est aliénant car le moi se constitue à partir d’une image extérieure, engendrant une discordance fondamentale entre le moi perçu comme unifié et le corps ressenti comme fragmenté. Cette image extérieure devient la source d’identifications secondaires et de normalisations libidinales.

Fondement de l’identité. Le stade du miroir est essentiel pour comprendre la nature agressive et compétitive du moi. L’ego s’enracine fondamentalement dans cette identification spatiale, préfigurant son destin aliénant. Cette expérience précoce établit les bases de la manière dont le sujet se rapportera aux autres et à sa propre réalité, toujours médiatisée par une image extérieure.

2. L’inconscient est structuré comme un langage

Car dans l’analyse des rêves, Freud ne cherche qu’à nous donner les lois de l’inconscient dans leur extension la plus générale.

Structure linguistique. Lacan affirme que l’inconscient ne fonctionne pas comme une soupe primitive d’instincts, mais selon la structure précise et articulée du langage. Les travaux de Freud sur les rêves, les lapsus et les plaisanteries révèlent que l’inconscient suit des règles linguistiques, notamment celles de la métaphore et de la métonymie. Cela signifie que l’inconscient est déchiffrable, à l’instar d’un texte.

Signifiant et signifié. Le cœur de cette structure linguistique réside dans la distinction entre le signifiant (l’image sonore ou le mot écrit) et le signifié (le concept ou la signification). Dans l’inconscient, le signifiant prime, façonnant activement le signifié plutôt que de le représenter simplement. Cette relation n’est pas une correspondance univoque, mais un jeu dynamique et souvent mouvant.

Métaphore et métonymie. Ces deux figures de rhétorique sont les mécanismes fondamentaux de l’inconscient :

  • Métaphore (condensation) : Un signifiant en remplace un autre, créant un sens nouveau, souvent poétique. C’est ce que l’on observe dans la condensation onirique, où plusieurs significations se fondent en une seule image.
  • Métonymie (déplacement) : Un signifiant est lié à un autre par contiguïté, permettant au sens de glisser le long de la chaîne signifiante. Cela se manifeste dans le déplacement onirique, où l’intensité émotionnelle se déplace d’une idée à une autre.

3. La parole et le langage : cœur de l’expérience psychanalytique

Qu’elle se voie comme instrument de guérison, d’apprentissage ou d’exploration en profondeur, la psychanalyse n’a qu’un seul médium : la parole du patient.

Communication verbale. La psychanalyse opère fondamentalement par la communication verbale. La parole du patient est le seul médium, instrument et matériau du processus analytique. Cela souligne l’importance d’écouter non seulement ce qui est dit, mais aussi la manière dont c’est dit, ainsi que ce qui reste tu.

Parole vide vs parole pleine. Lacan distingue la « parole vide » de la « parole pleine » :

  • Parole vide : Discours superficiel qui évite le véritable désir du sujet, souvent au service de défenses narcissiques. C’est un monologue qui ne parvient pas à engager la vérité du sujet.
  • Parole pleine : Discours qui engage sincèrement l’histoire du sujet et son désir inconscient, conduisant à une réorganisation des contingences passées et à l’émergence de la vérité.

Rôle de l’analyste dans la parole. Le rôle de l’analyste est de faciliter la transition de la parole vide à la parole pleine. Cela implique une ponctuation attentive du discours, des silences stratégiques et des interprétations qui résonnent avec l’inconscient du sujet. L’attitude de non-action et de « miroir pur » de l’analyste vise à éviter d’imposer son propre ego et à permettre à la vérité du sujet d’émerger.

4. Le désir comme « vouloir-être » de l’Autre

Le désir est ce qui se manifeste dans l’intervalle que la demande creuse en elle-même, dans la mesure où le sujet, en articulant la chaîne signifiante, met au jour le vouloir-être, conjointement à l’appel à recevoir le complément de l’Autre, si l’Autre, lieu de la parole, est aussi le lieu de ce vouloir, ou manque.

Au-delà du besoin et de la demande. Le désir n’est ni un besoin biologique (qui peut être satisfait), ni une demande (articulée dans le langage et cherchant satisfaction auprès de l’Autre). Il émerge dans le « creux » entre le besoin et la demande. C’est un désir inconditionnel, insatiable, qui persiste même lorsque les besoins sont comblés.

Le « vouloir-être ». Le désir est fondamentalement un « vouloir-être » (manque-à-être), un manque d’être que le sujet cherche à combler. Ce manque est inhérent à la condition humaine, résultant de l’entrée du sujet dans le langage et l’ordre symbolique. Il est un effet perpétuel de l’articulation symbolique, toujours excentrique et insaisissable.

Désir de l’Autre. Le désir de l’homme est ultimement le « désir de l’Autre ». Cela signifie deux choses :

  • Le sujet désire ce que l’Autre désire, cherchant la reconnaissance de l’Autre.
  • Le sujet désire en tant que l’Autre, c’est-à-dire que son désir est façonné par les structures symboliques et les attentes de l’Autre (la société, le langage).

5. L’ordre symbolique et le Nom-du-Père

La Loi primordiale est donc celle qui, en régulant les liens du mariage, superpose le royaume de la culture à celui d’une nature livrée à la loi de l’accouplement.

Fondement de la culture. L’ordre symbolique est le domaine du langage, de la loi et des structures sociales qui préexistent et façonnent l’individu. C’est le réseau des signifiants qui organise les relations humaines, la parenté et les normes culturelles. Cet ordre distingue la société humaine des sociétés animales.

Le Nom-du-Père. Ce concept représente la fonction paternelle en tant que signifiant de la Loi. Il ne s’agit pas du père réel, mais du père symbolique qui introduit l’interdiction de l’inceste et établit la place du sujet dans l’ordre culturel. Ce « Nom » structure le désir et empêche une relation chaotique et indifférenciée avec la mère.

Conséquences de la forclusion. La « forclusion » (Verwerfung) du Nom-du-Père – son absence d’inscription dans l’ordre symbolique – est la condition essentielle de la psychose. Lorsque ce signifiant fondamental manque, un « trou » s’ouvre dans le symbolique, entraînant une cascade de désorganisations imaginaires et l’émergence de phénomènes délirants, comme dans le cas de Schreber.

6. Agressivité et narcissisme : inhérents aux relations humaines

L’agressivité est la tendance corrélative d’un mode d’identification que nous appelons narcissique, et qui détermine la structure formelle du moi de l’homme et du registre des entités caractéristiques de son monde.

Nature agressive du moi. L’agressivité n’est pas simplement une réaction à la frustration, mais est fondamentalement liée à la formation du moi par identification narcissique. Le moi, formé par l’identification à une image extérieure idéalisée (stade du miroir), est intrinsèquement compétitif et enclin à la rivalité avec autrui.

Passion narcissique. Cette « passion narcissique » alimente la pulsion du moi vers l’affirmation de soi et la maîtrise. Toute menace perçue à cette image idéalisée, surtout venant d’un autre, peut déclencher des réactions agressives. Cela explique la dynamique du « toi ou moi » dans les relations humaines et le « transitivisme » observé chez l’enfant, où les actions d’un enfant sont attribuées à un autre.

Implications sociales. Lacan étend cette analyse aux dynamiques sociales, notant comment la culture moderne confond souvent agressivité et force, et promeut un « moi autonome » fondamentalement isolé. Il critique la manière dont les structures sociales, telles que la « lutte pour la vie » ou la dialectique « Maître/Esclave », reflètent et perpétuent cette agressivité inhérente, conduisant fréquemment à des « mécontentements » sociaux.

7. La psychose comme forclusion du signifiant

C’est l’absence du Nom-du-Père en ce lieu qui, par le trou qu’elle ouvre dans le signifié, déclenche la cascade de remaniements du signifiant d’où procède le désastre croissant de l’imaginaire, jusqu’au point où se stabilisent signifiant et signifié dans la métaphore délirante.

Effondrement du symbolique. La psychose est fondamentalement un trouble de l’ordre symbolique, causé spécifiquement par la « forclusion » (Verwerfung) du Nom-du-Père. Cela signifie que le signifiant fondamental de la loi paternelle n’a jamais été inscrit dans l’inconscient du sujet, laissant un « trou » dans la structure symbolique.

Métaphore délirante. En l’absence de ce signifiant d’ancrage, le sujet tente de compenser en créant une « métaphore délirante ». Il s’agit d’une nouvelle chaîne signifiante, souvent idiosyncratique, qui cherche à rétablir une réalité cohérente. Les délires et hallucinations ne sont pas de simples erreurs de perception, mais des tentatives du sujet pour reconstruire un ordre symbolique.

Le cas Schreber. Lacan analyse en profondeur les mémoires de Daniel Paul Schreber pour illustrer cela. Le système délirant élaboré de Schreber, avec ses « annexations nerveuses » et son « langage fondamental », est interprété comme une tentative désespérée, mais hautement structurée, de combler le vide laissé par le Nom-du-Père forclos. Les voix et créations miraculeuses sont des signifiants faisant irruption dans le réel, cherchant à donner sens à un monde dépourvu de fondement symbolique.

8. Le rôle de l’analyste : naviguer entre transfert et vérité

Car c’est dans l’aveu de cette parole, dont le transfert est l’actualisation énigmatique, que l’analyse doit retrouver son centre et sa gravité, et que nul ne s’imagine, d’après ce que j’ai dit plus tôt, que je conçoive cette parole selon un mode mystique rappelant le karma.

Direction du traitement. L’analyste dirige le traitement, mais non le patient. La tâche principale est de garantir que le patient applique la règle analytique de l’association libre, laissant sa parole se déployer. Les interventions de l’analyste, y compris les interprétations, sont des actes stratégiques visant à faciliter l’émergence de la vérité du sujet.

Le transfert comme dialectique. Le transfert n’est pas une simple répétition des relations passées, mais une « actualisation énigmatique » du désir inconscient du sujet en relation avec l’analyste. L’analyste devient « l’Autre » (avec un grand A), le lieu sur lequel le sujet projette ses questions et désirs fondamentaux. L’analyste doit « cadavériser » son propre ego, agissant comme un « pantin » pour permettre à l’inconscient du sujet de s’exprimer.

Interprétation et vérité. L’interprétation est une intervention précise qui introduit une « coupure » dans la chaîne signifiante, permettant l’émergence d’un nouveau sens. Il ne s’agit pas de donner des conseils ou d’imposer la réalité de l’analyste, mais d’aider le sujet à reconnaître la vérité de son désir, souvent en révélant la structure linguistique de ses symptômes. L’objectif est de dépasser les identifications imaginaires pour atteindre le « vouloir-être » unique du sujet.

9. Le phallus comme signifiant privilégié du désir

Car le phallus est un signifiant, un signifiant dont la fonction, dans l’économie intrasubjective de l’analyse, lève peut-être le voile sur la fonction qu’il a exercée dans les mystères.

Symbolique, non anatomique. Le phallus, dans la théorie lacanienne, n’est ni le pénis biologique ni le clitoris, ni une simple fantaisie. C’est un signifiant, le signifiant privilégié du désir et du manque. Il représente le « avoir » et le « être » dans la différence sexuelle, mais toujours de manière voilée et symbolique.

Fonction dans la différence sexuelle. Le phallus fonctionne comme le signifiant universel du désir, structurant la manière dont les deux sexes se rapportent au désir et à la castration. Pour l’enfant, la mère est initialement perçue comme possédant le phallus (la mère phallique), et l’enfant désire être le phallus pour la mère. La découverte que la mère manque du phallus est cruciale pour le complexe de castration.

Castration et désir. Le complexe de castration n’est pas simplement la peur de perdre le pénis, mais la menace symbolique de perdre le phallus en tant que signifiant du désir. Pour les hommes, cela implique la peur de ne pas avoir le phallus ; pour les femmes, le désir d’être le phallus pour l’Autre. Cette dynamique explique la « scission non naturelle » dans la sexualité humaine et le « vouloir-être » persistant qui anime le désir.

10. La subversion du sujet : décentré par le langage et le désir

La place que j’occupe en tant que sujet d’un signifiant est-elle concentrique ou excentrique, par rapport à la place que j’occupe en tant que sujet du signifié ? – telle est la question.

Au-delà du moi cartésien. Lacan subvertit fondamentalement la notion cartésienne traditionnelle d’un « Je » unifié et transparent à lui-même. Le sujet n’est pas maître de ses pensées ou actions, mais est « scindé » (Spaltung) et décentré par l’inconscient et l’ordre symbolique. Le « je pense, donc je suis » se réinterprète en « je pense là où je ne suis pas, donc je suis là où je ne pense pas ».

Sujet du signifiant. Le sujet est constitué par le langage, existant comme effet du signifiant. Le « je » qui parle n’est qu’un « déictique », un marqueur linguistique, non une entité stable et cohérente. Le véritable sujet émerge dans « l’inter-dit », les lacunes et discontinuités du discours, où l’inconscient s’exprime.

Aliénation et désir. Ce décentrement signifie que le sujet est fondamentalement aliéné à son propre être et à son désir. Le désir n’est pas une possession du sujet, mais quelque chose qui le possède, prenant sa source dans l’Autre. La quête d’identité et de sens du sujet est une lutte perpétuelle au sein des structures linguistiques et symboliques qui le définissent.

11. La pulsion de mort : au-delà du principe de plaisir

Cette limite est la mort – non comme terme éventuel de la vie de l’individu, ni comme certitude empirique du sujet, mais, selon la formule de Heidegger, comme cette « possibilité qui est la plus propre, inconditionnelle, insurpassable, certaine et en tant que telle indéterminable (unüberholbare) » pour le sujet – entendu comme sujet défini par son historicité.

Au-delà de l’homéostasie. Le concept freudien de la pulsion de mort (Trieb) n’est pas un instinct biologique d’autodestruction au sens commun, mais une force fondamentale qui opère « au-delà du principe de plaisir ». Elle représente une tendance à la décharge absolue, un retour à un état inorganique, et est liée à la compulsion de répétition.

Limite du symbolique. Pour Lacan, la pulsion de mort exprime la « limite de la fonction historique du sujet ». C’est le point où le sujet confronte sa propre finitude et le non-sens ultime de l’existence. Cette limite est présente dans chaque acte de symbolisation, car le symbole « tue la chose » pour éterniser le désir.

Naissance du symbole. La pulsion de mort est paradoxalement liée à la naissance du symbole, comme le montre le jeu freudien « Fort ! Da ! ». L’acte de l’enfant qui fait apparaître et disparaître un objet est une maîtrise de l’absence, une négation symbolique qui crée l’espace pour le langage

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Résumé des avis

4.03 sur 5
Moyenne de 3 000+ évaluations de Goodreads et Amazon.

Écrits est une œuvre exigeante et controversée, rassemblant les essais de Lacan sur la psychanalyse. Les lecteurs la perçoivent souvent comme dense, ardue, et parfois incompréhensible, tout en reconnaissant sa profondeur et sa richesse intellectuelle. Beaucoup recommandent de commencer par des sources secondaires ou par les séminaires de Lacan avant de s’attaquer à ce texte. L’ouvrage explore des notions telles que l’inconscient, le langage et le désir, en s’appuyant sur des domaines variés. Si certains saluent la finesse des analyses et le style singulier de Lacan, d’autres reprochent son obscurité et sa manière de traiter la question féminine. Dans l’ensemble, Écrits est considéré comme un travail fondamental mais exigeant dans la théorie psychanalytique.

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À propos de l'auteur

Jacques-Marie-Émile Lacan était un psychanalyste français qui a profondément marqué le mouvement psychanalytique ainsi que le paysage intellectuel de la France du milieu du XXe siècle. Ses séminaires annuels à Paris, tenus de 1953 à 1981, ont exercé une influence considérable, notamment auprès des penseurs post-structuralistes. Le travail de Lacan s’appuyait sur les concepts freudiens, mettant en lumière le rôle du langage dans la construction de la subjectivité, tout en intégrant des apports issus de disciplines variées telles que la linguistique, la philosophie et les mathématiques. Bien que figure controversée, ses idées ont laissé une empreinte durable sur la théorie critique, les études littéraires et la philosophie française. Son approche interdisciplinaire et sa réinterprétation de la psychanalyse freudienne continuent d’être étudiées et débattues, tant dans les milieux académiques que cliniques.

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