Points clés
1. De la paix nomade à l’apocalypse urbaine
Mes parents ne parlaient jamais de leur vie sans évoquer celle de leurs parents et ancêtres, car pour les nomades somaliens, il n’existe pas de vie individuelle, seulement la vie de la famille.
Un contraste saisissant. La jeunesse d’Abdi Nor Iftin fut marquée par le choc entre l’héritage nomade de ses parents et la réalité brutale d’une Mogadiscio déchirée par la guerre. Sa mère, Madinah, née dans la brousse, chérissait les récits de pâturage, de survie face aux prédateurs sauvages, d’une existence profondément liée à la nature et à la famille. Cette vie traditionnelle, où la richesse se mesurait en bétail et où la communauté primait, s’opposait radicalement au chaos qui allait bientôt engloutir leur quotidien.
Une migration forcée. La sécheresse dévastatrice de 1977, aggravée par la guerre d’Ogaden, contraignit les parents d’Abdi à quitter leurs terres ancestrales pour Mogadiscio. Ce déplacement fut leur premier contact avec la vie urbaine, un univers déroutant fait de :
- cinémas et feux de circulation
- maisons en briques et dialectes inconnus
- notion d’argent et gouvernement
La chute de Mogadiscio. La guerre civile éclata en 1991, transformant la « Perle blanche de l’océan Indien » en une « ville de femmes et d’enfants, une ville de tombes ». Abdi, alors enfant, fut témoin direct de l’effondrement de la société, de l’essor de milices brutales et de la menace constante de la mort, un départ brutal et terrifiant de la vie paisible, quoique difficile, que ses parents avaient connue.
2. Une survie forgée dans la famine et le feu
Maman et ses histoires étaient mon univers.
La marche de la mort. Lorsque la guerre civile éclata, Abdi, sa mère enceinte et ses frères et sœurs entreprirent une « marche de la mort » éprouvante entre Mogadiscio et Baidoa, puis retour. Ce périple fut une épreuve de survie où la sagesse nomade de sa mère devint leur bouée de sauvetage. Elle utilisait des plantes traditionnelles comme l’awrodhaye pour soigner leurs pieds ensanglantés et guidait leur passage dans la brousse dangereuse, évitant milices et animaux sauvages.
Ingéniosité au milieu des ruines. De retour dans une Mogadiscio dévastée, la famille affronta famine et violences incessantes. Abdi et son frère Hassan prirent en charge la subsistance familiale, faisant preuve d’une ingéniosité remarquable :
- aller chercher de l’eau dans des hôpitaux sous le feu des snipers
- ramasser des feuilles de qat tombées pour les revendre
- recoller des billets déchirés avec de la sève d’arbre pour acheter de la nourriture
Les dures leçons de la madrassa. Au cœur du chaos, Abdi et Hassan furent contraints de fréquenter une madrassa sous la férule cruelle de Macalin Basbaas, « l’Ange du châtiment ». Malgré les coups quotidiens pour des erreurs mineures dans la mémorisation du Coran, cette discipline rigoureuse affina involontairement la mémoire et la résilience d’Abdi, des qualités qui lui seraient précieuses dans son apprentissage de l’anglais.
3. Le phare d’Hollywood : un rêve américain
« Je ne suis pas Somali, » dis-je. « Je suis Mareekan. Les marines m’ont laissé derrière eux. Et ils viendront bientôt me chercher. »
L’évasion par le cinéma. Dans les ruines de Mogadiscio, la cabane vidéo improvisée de Falis devint le refuge et l’école d’Abdi. Les films d’action mettant en scène des héros américains comme Rambo ou Terminator lui offraient un aperçu d’un monde au-delà de la guerre, de la famine et des contraintes religieuses. Fasciné, il commença à apprendre l’anglais en regardant intensément et en imitant les acteurs, une compétence qui le distingua.
Une nouvelle identité. Cette immersion dans la culture américaine suscita en Abdi un profond sentiment d’appartenance et d’aspiration. Il se mit à se nommer « Abdi American », au grand désarroi de sa mère, qui y voyait un rejet de sa foi et de son héritage. L’arrivée des marines américains lors de l’Opération Restore Hope renforça sa conviction que l’Amérique incarnait la force, l’ordre et l’opportunité, un contraste saisissant avec la ville sans loi qu’il habitait.
Choc des cultures. L’amour d’Abdi pour les films, la musique et la mode américaines entra en conflit avec les enseignements islamiques conservateurs de ses parents et des imams. Ses tentatives de décorer sa chambre avec des affiches de la culture pop lui valurent de sévères punitions, révélant le fossé culturel et religieux qu’il devait franchir. Pourtant, cette connaissance interdite alimenta sa détermination à chercher une vie au-delà des frontières de la Somalie.
4. Le chemin périlleux de la fuite
Je savais que pour éviter les recruteurs, je devais me fondre dans la masse. Mon jean et ma casquette avaient déjà été lacérés par mon ancien ami footballeur Mukhtar. J’ai alors cessé de parler anglais, de danser et de jouer au football.
La prise de pouvoir islamiste. L’ascension de l’Union des tribunaux islamiques (ICU), puis d’al-Shabaab, instaura un nouvel ordre oppressif à Mogadiscio. La culture occidentale — films, musique, sports — fut interdite, et la charia appliquée strictement. L’identité « américaine » d’Abdi devint un danger, l’obligeant à réprimer ses passions et à se conformer pour éviter punitions ou enrôlement forcé dans l’armée islamiste.
Piégé et désespéré. Privé de ses rêves et menacé en permanence, Abdi se sentit de plus en plus prisonnier. Son frère Hassan nourrissait le « buufis » — le désir de quitter la Somalie — et entreprit un périlleux voyage vers le Kenya. Abdi tenta lui aussi de fuir par la mer vers le Yémen, mais fut refoulé au port de Bosaso faute de moyens, une expérience proche de la mort qui souligna les risques immenses encourus.
Une lueur d’espoir. Malgré le danger croissant, le lien d’Abdi avec le monde extérieur lui offrit une bouée. Sa rencontre fortuite avec le journaliste lauréat du Pulitzer Paul Salopek lui ouvrit la voie d’un correspondant radio pour la radio publique américaine. Cette opportunité lui donna non seulement une voix, mais aussi un réseau de soutien, « l’équipe Abdi », qui joua un rôle crucial dans sa fuite.
5. La main invisible du soutien
Chaque e-mail de Sharon après cela était porteur d’espoir.
Une voix venue du vide. Les reportages radio d’Abdi, « Messages de Mogadiscio », touchèrent un public mondial, notamment Sharon McDonnell, médecin au Dartmouth College dans le Maine. Son premier courriel, empreint d’empathie et d’aide, fut un tournant. Ce lien inattendu devint un puissant réseau de soutien, « l’équipe Abdi », dédié à son exfiltration de Somalie.
Un soutien financier et moral. Sharon et son équipe apportèrent une aide financière vitale, permettant à Abdi et sa famille de survivre au conflit et à Abdi de poursuivre sa fuite. Au-delà de l’argent, leurs échanges constants et leurs encouragements furent un ancrage psychologique, une preuve qu’un monde extérieur se souciait de lui. Ce soutien contrastait fortement avec l’isolement et le désespoir de Mogadiscio.
L’impossible rendu possible. Les efforts de l’équipe Abdi, étalés sur plusieurs années et impliquant de nombreuses personnes, surmontèrent les systèmes complexes et souvent corrompus de réinstallation des réfugiés et de demandes de visa. Leur persévérance, malgré les échecs répétés et les dangers immenses, ouvrit finalement la voie à son improbable voyage vers les États-Unis, démontrant l’impact profond des liens humains à travers les continents.
6. La vie de réfugié : une prison sans toit
Nairobi était une prison sans toit pour mon frère et moi, ainsi que pour des milliers d’autres Somaliens.
Une nouvelle forme de lutte. Après un périple éprouvant à travers l’Ouganda, Abdi retrouva son frère Hassan dans le « Petit Mogadiscio » de Nairobi. Libérés de la menace immédiate des bombes et d’al-Shabaab, leur vie de réfugiés non enregistrés au Kenya présentait un autre lot de défis : harcèlement policier constant, extorsion et peur permanente d’être renvoyés en Somalie.
Survivre dans la rue. Hassan, installé à Nairobi depuis des années, avait appris l’art de la survie, vendant illégalement des marchandises dans la rue et développant un « radar » contre la police corrompue. Abdi s’adapta rapidement à cette existence précaire, travaillant sans relâche pour gagner de quoi manger et payer un loyer, tout en évoluant dans une ville qui niait officiellement leur présence. Cette période révéla la résilience et la débrouillardise nécessaires aux réfugiés en suspens.
Des rêves différés. Malgré les difficultés, Nairobi offrait une apparence de normalité et un accès à l’éducation. Abdi et Hassan s’inscrivirent à l’université, étudiant l’anglais et la communication de masse, espérant améliorer leurs chances de réinstallation. Cependant, les obstacles bureaucratiques du HCR et de l’ambassade américaine furent redoutables, entraînant de multiples refus de visas étudiants et d’entretiens de protection, les maintenant dans une incertitude perpétuelle.
7. La loterie de l’espoir : des chances minces pour la liberté
Vous avez été sélectionné au hasard pour un traitement complémentaire.
Un coup de dés. Au milieu du désespoir de la vie de réfugié et des refus de visa, Abdi découvrit le programme de visa diversité, ou « loterie de la carte verte ». Malgré des chances astronomiquement faibles — une sur trois pour ceux sélectionnés pour un « traitement complémentaire » parmi des millions — Abdi, porté par un espoir désespéré, tenta sa chance. Sa sélection, bien que non garantie, déclencha une nouvelle phase intense de sa quête américaine.
Un cauchemar bureaucratique. La phase de « traitement complémentaire » imposa de nouveaux défis redoutables. Abdi dut rassembler des documents impossibles à obtenir :
- un certificat médical (sa première visite chez un médecin)
- des relevés scolaires (d’un pays en guerre)
- une « lettre de bonne conduite » délivrée par la police même qui le harcelait régulièrement
Une course contre la montre. Avec un entretien de visa prévu quelques semaines avant la date limite annuelle, Abdi se lança dans une course effrénée. Il dut affronter extorsions policières, danger de quitter le Petit Mogadiscio et scepticisme même de ses plus proches amis. Sa détermination, nourrie par le soutien indéfectible de l’équipe Abdi, le poussa à franchir ces derniers obstacles cruciaux, jusqu’à une course de dernière minute pour obtenir un relevé signé et le remettre à l’ambassade.
8. Premiers pas au pays des rêves
« Je suis en Amérique ! » criai-je.
L’impossible devenu réalité. Après des années de lutte acharnée, le visa carte verte d’Abdi fut enfin accordé. Son voyage vers l’Amérique, via Addis-Abeba et Francfort, fut une expérience surréaliste, une transition d’une vie de peur constante à une liberté inimaginable. À son arrivée à Boston, il fut submergé par l’ampleur et l’ordre de la vie américaine, un contraste saisissant avec le chaos laissé derrière lui.
Choc culturel et nouveaux départs. L’arrivée d’Abdi dans le Maine, accueilli par Sharon McDonnell et sa famille, marqua le début d’une immersion culturelle profonde. Il découvrit :
- le calme des banlieues américaines
- la nouveauté de la neige et des saisons changeantes
- les subtilités des appareils ménagers (fours, micro-ondes, lave-vaisselle)
- la présence inattendue d’animaux domestiques (chiens et chats) dans les foyers
Une nouvelle famille. En vivant avec la famille McDonnell-Parrish, Abdi connut une gentillesse et une acceptation inédites. Il apprit les coutumes américaines, des lois sur la ceinture de sécurité aux célébrations de Thanksgiving, et commença à comprendre le concept de liberté individuelle. Cette période fut cruciale pour son adaptation initiale, lui offrant un environnement sûr et bienveillant pour apprivoiser sa nouvelle réalité.
9. Naviguer dans un nouveau monde : culture, travail et identité
Je ne voulais pas me l’avouer, mais je souffrais aussi de stress post-traumatique.
La réalité de l’assimilation. L’euphorie initiale d’Abdi en Amérique céda rapidement la place aux défis de l’intégration. Malgré sa carte verte, trouver un emploi fut difficile, faute d’expérience locale et à cause de son accent. Son premier travail dans l’isolation, aux côtés de « gros gars musclés du Maine », le confronta à un nouveau type de « tribalisme » et de différences culturelles, notamment :
- plaisanteries et jurons au travail
- consommation de drogues et culture de la chasse
- responsabilité individuelle des outils et des transports
Des luttes cachées. Sous la surface de sa nouvelle vie, Abdi lutta contre les séquelles du traumatisme. Cauchemars et nostalgie de ses amis et de sa culture africaine l’accompagnaient sans cesse. Il comprit que si l’Amérique offrait liberté et opportunités, elle exigeait aussi une transformation personnelle profonde, un abandon des anciennes habitudes et l’adoption de nouvelles, à la fois excitante et isolante.
Adopter l’identité américaine. Abdi chercha activement à comprendre et à s’intégrer dans la société américaine. Il s’informa sur l’histoire, les sports et la musique des États-Unis, s’efforçant de dépasser son sentiment d’« idiot » dans les conversations. Son engagement à apprendre et à s’adapter, même en défiant les opinions plus traditionnelles de ses colocataires, témoignait de sa volonté de devenir pleinement « Abdi American ».
10. Faire le pont entre les mondes : trouver sa vocation d’interprète
J’avais l’impression d’être payé pour jouer la comédie, et à cet instant, je sus que toutes ces années passées à regarder des films hollywoodiens dans la cabane vidéo de Falis portaient enfin leurs fruits.
Une nouvelle vocation. Le parcours d’Abdi aboutit à sa mission d’interprète médical et juridique pour Catholic Charities à Portland, dans le Maine. Son parcours unique — réfugié somalien maîtrisant l’anglais et comprenant profondément les deux cultures — le rendit indispensable pour combler le fossé de communication des immigrants fraîchement arrivés. Ce rôle lui permit de mettre à profit ses compétences linguistiques et son vécu.
La connexion humaine. En tant qu’interprète, Abdi naviguait constamment dans les complexités des différences culturelles, allant souvent au-delà de la simple traduction pour expliquer les coutumes américaines ou apaiser des inquiétudes tacites. Il comprit l’importance du lien humain, devenant souvent un confident de confiance pour des clients perdus dans un nouveau système. Ce travail fut un puissant témoignage de son parcours, transformant ses luttes passées en un outil d’aide aux autres.
Trouver l’amour et un sentiment d’appartenance. L’histoire d’Abdi s’achève sur sa rencontre avec Fatuma, une femme somalo-américaine qui, comme lui, embrassa à la fois son héritage et son identité américaine. Leur relation symbolisa l’intégration réussie qu’il recherchait, un mélange de deux mondes. Sa vie dans le Maine, entouré d’une communauté diverse et engagé dans un travail porteur de sens, lui offrit enfin la paix, la liberté et le sentiment d’appartenance dont il rêvait depuis ses jours à Mogadiscio en guerre.
Résumé des avis
Appelez-moi Américain est un récit autobiographique poignant qui retrace le parcours d’Abdi Nor Iftin, depuis la Somalie déchirée par la guerre jusqu’aux États-Unis. Les lecteurs saluent sa résilience, sa détermination et son optimisme face à des épreuves inimaginables. Ce livre offre un témoignage à la fois bouleversant et inspirant de la survie, tout en éclairant la culture somalienne et l’expérience des réfugiés. Nombreux sont ceux qui ont trouvé ce récit profondément émouvant, instructif et révélateur. Si certains ont relevé quelques lenteurs dans le rythme, la grande majorité recommande vivement cette histoire forte et d’actualité, soulignant son importance pour mieux comprendre les enjeux mondiaux et cultiver l’empathie.