Points clés
1. L’illusion d’une prospérité sans fin
L’être humain ordinaire ne vit pas assez longtemps pour tirer un bénéfice substantiel de sa propre expérience. Et personne, semble-t-il, ne peut profiter des expériences des autres.
Un délire collectif. Les années 1920, souvent surnommées les « Années folles », ont nourri un optimisme sans précédent et la croyance en une croissance économique illimitée. Cette époque a vu naître l’économie de consommation moderne, portée par des innovations telles que l’automobile, la radio ou le lave-vaisselle, toutes rendues accessibles grâce à la magie du crédit. Des millions d’Américains, des familles de la classe moyenne aux financiers aguerris, se sont convaincus que la montée des marchés boursiers ne s’arrêterait jamais, entraînant une participation massive à des investissements spéculatifs.
Le crédit a alimenté la bulle. L’adoption généralisée du crédit, notamment l’achat d’actions à marge, a permis aux Américains ordinaires d’investir avec seulement 10 % d’apport initial, amplifiant ainsi les gains potentiels et attirant toujours plus de participants sur le marché. Ce mécanisme a créé une boucle de rétroaction puissante où la hausse des prix encourageait davantage d’emprunts et de spéculation, gonflant la valeur des actifs bien au-delà de leur valeur réelle. Des figures comme Charles Mitchell, président de la National City Bank, ont activement promu cette philosophie du « Banquier pour tous », faisant de la possession d’actions un chemin assuré vers la richesse.
Ignorer les signes avant-coureurs. Malgré des déséquilibres croissants — tels que l’écart grandissant entre la richesse urbaine et la détresse rurale, ou les avertissements précoces d’économistes comme Roger Babson — le sentiment dominant restait une confiance inébranlable. La montée auto-entretenue du marché a conduit beaucoup à rejeter la prudence comme une pensée dépassée, convaincus qu’une « nouvelle ère économique » avait commencé où les anciennes règles ne s’appliquaient plus. Ce déni collectif a préparé le terrain à un retournement dramatique et douloureux.
2. Le choc entre Wall Street et la Réserve fédérale
En ce qui concerne cette institution, nous estimons avoir une obligation primordiale, supérieure à tout avertissement de la Réserve fédérale ou autre, d’éviter, dans la mesure de nos moyens, toute crise dangereuse sur le marché monétaire.
Défi à l’autorité. Alors que la Bourse s’envolait, le Conseil de la Réserve fédérale à Washington s’inquiétait de plus en plus des excès spéculatifs, notamment de la montée des prêts sur marge. En février 1929, la Fed a émis des recommandations décourageant les banques de soutenir la spéculation boursière, espérant ainsi refroidir un marché surchauffé par la « persuasion morale ». Pourtant, Wall Street, menée par des figures puissantes comme Charles Mitchell, a ouvertement défié ces avertissements.
L’intervention audacieuse de Mitchell. Surnommé « Sunshine Charlie » pour son optimisme inébranlable, Charles Mitchell considérait les actions de la Fed comme une menace pour la prospérité. Lorsque le marché a connu un net recul en mars 1929 à cause de la position de la Fed, Mitchell a annoncé avec fracas que la National City Bank injecterait 25 millions de dollars sur le marché des prêts à court terme pour le stabiliser, contredisant directement la politique de la Fed. Ce geste, salué par beaucoup à Wall Street comme héroïque, a en réalité sapé l’autorité de la Fed et ravivé la fièvre spéculative.
Un affrontement de volontés. Ce conflit révélait un désaccord fondamental :
- Point de vue de la Fed : La spéculation détournait le crédit des activités légitimes et menaçait la stabilité économique.
- Point de vue de Mitchell : Le marché devait fixer les prix librement, et le crédit était essentiel à la croissance.
Cette défiance publique d’un banquier de premier plan a mis en lumière le pouvoir limité de la Fed et sa difficulté à contrôler un marché qu’elle comprenait à peine, posant un dangereux précédent pour un comportement financier incontrôlé.
3. Le pouvoir et le danger de la spéculation
Le jeu m’a appris le jeu.
L’attrait de l’argent facile. Les années 1920 ont transformé la spéculation, autrefois activité de niche réservée aux initiés, en une obsession nationale. Des figures comme William Durant, cofondateur de General Motors, et Jesse Livermore, le légendaire « Boy Plunger », sont devenues des célébrités incarnant le rêve de la richesse instantanée. Durant, avec ses manipulations audacieuses et ses « pools » d’actions, a attiré des milliers de petits investisseurs dans des montages complexes promettant des rendements fantastiques.
L’instinct hors du commun de Livermore. Jesse Livermore, prodige autodidacte du trading, maîtrisait l’art d’anticiper les mouvements du marché. Il a fait et perdu plusieurs fortunes, tirant notamment profit de la panique de 1907 grâce à la vente à découvert. Sa philosophie, souvent contradictoire, mettait l’accent sur :
- La patience : « Ne tradez pas tous les jours. Il n’y a que quelques moments dans l’année où vous devriez vous engager. »
- La gestion du risque : « Acceptez de petites pertes. Les profits se gèrent d’eux-mêmes, mais les pertes jamais. »
- Le marché comme miroir : « La cause et l’effet vont de l’économie vers la Bourse, jamais l’inverse. »
Malgré ses mises en garde contre les « conseils boursiers », ses déclarations publiques influençaient souvent les marchés, illustrant le pouvoir immense des spéculateurs individuels.
Le revers des pools. Les pools d’investissement, bien que trompeurs et sournois, étaient légaux. Des investisseurs fortunés achetaient secrètement des actions, gonflaient artificiellement les prix par des échanges entre eux, attirant ainsi des investisseurs publics naïfs avant de « tirer la prise » et d’encaisser. Cette pratique, à laquelle participaient même de grandes institutions, révélait les ambiguïtés éthiques et l’injustice inhérente au paysage financier de l’époque, où l’avantage des initiés primait souvent.
4. L’instrumentalisation politique de la finance
Il n’y a rien que je préfère faire.
L’ambition politique de Raskob. John Raskob, industriel autodidacte et cadre chez DuPont et General Motors, a mis à profit sa fortune et son sens des affaires pour s’engager en politique. Bien que républicain, il devint président du Comité national démocrate (DNC) pour soutenir la candidature présidentielle d’Al Smith en 1928, motivé par une opposition commune à la Prohibition et un désir d’influence. Sa nomination aliéna cependant de nombreux démocrates et lui valut même d’être évincé d’un poste clé chez GM.
La campagne « Tout le monde devrait être riche ». Raskob prônait la démocratisation de la richesse par la possession d’actions, publiant un article célèbre intitulé « Tout le monde devrait être riche ». Il imaginait un nouveau fonds d’investissement permettant aux Américains ordinaires d’acheter des portefeuilles diversifiés à crédit, à l’image de l’achat d’une voiture. Cette vision, bien que progressiste en apparence, servait aussi à normaliser l’endettement et à encourager la participation au marché en pleine spéculation.
Une guerre politique clandestine. Après la défaite écrasante de Smith face à Herbert Hoover, Raskob devint un farouche opposant du nouveau président. Il finança personnellement une campagne de dénigrement secrète, engageant le journaliste Charley Michelson pour « salir » Hoover et son administration. Cette utilisation inédite de ressources financières pour le sabotage politique visait à :
- Miner l’image publique de Hoover.
- Imputer aux Républicains les difficultés économiques.
- Préparer le terrain pour une victoire démocrate en 1932.
Cela montrait à quel point la finance et la politique étaient désormais imbriquées, les fortunes personnelles devenant des armes dans une lutte idéologique acharnée.
5. Le « chevalier blanc » et l’illusion de contrôle des banquiers
Le temps où la Maison Morgan pouvait rallier Wall Street en pareille crise était révolu.
Le chaos du jeudi noir. Le 24 octobre 1929, la Bourse sombra dans un chaos sans précédent, submergée par une avalanche d’ordres de vente qui paralysèrent la Bourse de New York. Le cours des actions accusait plusieurs heures de retard, et la panique gagnait alors que les courtiers liquidaient les comptes sur marge. Dans ce moment de peur extrême, Wall Street se tourna vers ses géants, notamment J.P. Morgan & Co., espérant un sauvetage à l’image de la panique de 1907 orchestrée par J. Pierpont Morgan Sr.
L’entrée spectaculaire de Richard Whitney. Thomas Lamont, associé principal chez Morgan, convoqua une réunion d’urgence des « Big Six » banquiers, dont Charles Mitchell et Albert Wiggin. Ils s’engagèrent à injecter 250 millions de dollars pour racheter des actions de premier ordre et stabiliser le marché. Richard Whitney, président par intérim de la NYSE et courtier Morgan, fit une entrée théâtrale sur le parquet en plaçant une offre de 5 millions de dollars sur U.S. Steel. Ce geste spectaculaire, qui lui valut le surnom de « chevalier blanc de Wall Street », stoppa temporairement la chute et insuffla un bref soulagement.
Un effort vain. Malgré les applaudissements initiaux et les assurances des banquiers, l’intervention se révéla inefficace. Le volume de ventes était trop important pour qu’un groupe, aussi puissant soit-il, puisse le contrer. Comme l’observa avec sagesse Bernard Baruch, « Le temps où la Maison Morgan pouvait rallier Wall Street en pareille crise était révolu. » La fragilité sous-jacente du marché, alimentée par un crédit excessif et une spéculation effrénée, avait dépassé le contrôle des financiers les plus influents.
6. Le coût personnel du krach
C’est le jour le plus sombre de l’histoire américaine.
Une dévastation généralisée. Le krach de 1929 et l’effondrement qui s’ensuivit ont causé d’immenses souffrances personnelles. Si certains, comme Jesse Livermore, ont initialement tiré profit de la vente à découvert, beaucoup ont vu leurs économies de toute une vie disparaître. L’atmosphère de « veille funèbre » sur les paquebots dotés de bureaux de courtage, ainsi que les foules désespérées devant la NYSE, peignaient un tableau sombre de ruine financière généralisée.
La tragédie frappe l’élite. Même parmi les puissants, le krach provoqua des crises personnelles profondes :
- James Riordan : Président de la County Trust Company, ami proche de John Raskob et Al Smith, se suicida après une ruée sur sa banque et des dettes personnelles liées à la spéculation boursière. Sa mort souligna la pression immense pesant sur les banquiers.
- Charles Mitchell : Malgré sa confiance publique, Mitchell subit d’énormes pertes sur papier avec ses actions National City. Ses tentatives pour atténuer ces pertes par une vente fictive à son épouse conduisirent à un procès très médiatisé pour fraude fiscale.
- Winston Churchill : Perdit une part importante de sa fortune personnelle, se retrouvant pratiquement ruiné et dépendant de ses revenus de conférences et d’écriture. Il fut également victime d’un grave accident de voiture à New York, aggravant ses difficultés.
Ces récits personnels démontraient que nul, quel que soit son statut, n’était à l’abri des conséquences brutales du marché.
L’effondrement de la confiance. Au-delà des pertes financières, le krach ébranla la confiance du public envers les institutions et les individus. L’image des titans de Wall Street en leaders infaillibles fut brisée, remplacée par une perception de cupidité et d’imprudence. Cette perte de confiance, que Herbert Hoover qualifia plus tard de « purement psychologique », eut des effets dévastateurs dans la réalité, provoquant thésaurisation, ruées bancaires et un sentiment généralisé de désespoir qui marqua la Grande Dépression.
7. Le laissez-faire erroné de Hoover et le New Deal affirmé de Roosevelt
La dépression économique ne peut être guérie par une action législative ou un décret exécutif. C’est l’action qui compte.
La paralysie initiale de Hoover. Le président Herbert Hoover, ingénieur de formation, considérait d’abord le krach boursier comme un phénomène « purement psychologique », distinct de l’économie réelle. Il croyait en une approche de laissez-faire, arguant que « les blessures économiques doivent être guéries par l’action des cellules du corps économique — les producteurs et les consommateurs eux-mêmes ». Cette philosophie, héritée de son prédécesseur Calvin Coolidge, le conduisit à une réticence à intervenir directement, malgré les preuves croissantes de détresse économique.
Des interventions inefficaces. Bien que Hoover ait pris certaines mesures — baisse des impôts, augmentation des dépenses publiques, convocation des chefs d’entreprise pour garantir la stabilité des salaires — ces efforts restèrent largement insuffisants et furent souvent sapés par les messages contradictoires de son administration. Son insistance à maintenir l’étalon-or limita la capacité du gouvernement à accroître la masse monétaire. Ses opposants politiques, comme William Durant, critiquèrent ouvertement son inaction, tandis que la campagne « Hooverville » de Charley Michelson renforça son image de dirigeant déconnecté.
Le virage décisif de Roosevelt. Franklin Delano Roosevelt, successeur de Hoover, adopta une approche radicalement différente. Son « New Deal » promettait une action gouvernementale audacieuse et affirmée pour combattre la Dépression. Dès son entrée en fonction, Roosevelt :
- Déclara un jour férié bancaire national, fermant temporairement toutes les banques pour restaurer la confiance.
- Utilisa les « causeries au coin du feu » pour communiquer directement avec le peuple américain, insufflant espoir et confiance.
- Abandonna l’étalon-or, permettant une plus grande flexibilité monétaire.
La volonté de Roosevelt de défier les dogmes économiques établis et de projeter une confiance abondante, même si sa compréhension économique était « ridiculement superficielle », toucha profondément une nation désespérée, marquant un tournant majeur dans le rôle de l’État.
8. Les auditions Pecora et la demande de responsabilité
Les hommes de notre temps ont besoin d’un sens moral plus aigu pour ne pas dériver.
Révéler les secrets de Wall Street. À mesure que la Dépression s’aggravait, la colère du public contre Wall Street s’intensifia, suscitant des appels à la responsabilité. Le sénateur Peter Norbeck, malgré ses tendances conservatrices, nomma Ferdinand Pecora, un procureur tenace de New York, pour diriger une enquête sénatoriale sur les pratiques bancaires. Pecora, avide de lumière médiatique et convaincu que les banquiers avaient beaucoup à cacher, scruta minutieusement les détails obscurs des institutions financières.
La chute de Mitchell. L’interrogatoire implacable de Pecora mit au jour les pratiques douteuses de Charles Mitchell, notamment :
- Son mépris des avertissements de la Fed contre la spéculation.
- Le versement d’un bonus de 500 000 dollars en 1929, requalifié ensuite en « avance » pour éviter l’impôt.
- La vente d’actions National City à sa femme à perte pour obtenir une déduction fiscale de 2,8 millions de dollars, une opération fictive.
Les tentatives de Mitchell de se présenter en sauveur noble se retournèrent contre lui, faisant de lui un bouc émissaire public. Sa démission de la National City Bank et son inculpation pour fraude fiscale symbolisèrent la fin d’une ère de pouvoir financier sans contrôle.
La réputation ternie de Morgan. Même la vénérable Maison Morgan, longtemps considérée comme intouchable, ne fut pas épargnée. Pecora révéla que J.P. Morgan Jr. et tous ses associés n’avaient payé aucun impôt sur le revenu en 1931 et 1932 en raison de pertes boursières. Il dévoila aussi la pratique de la firme consistant à offrir des actions à prix réduit à des clients influents, y compris des politiciens, soulevant des questions d’influence indue. Ces révélations, bien que souvent légales, choquèrent le public et alimentèrent la dynamique en faveur de réformes financières majeures, démontrant que même les institutions les plus puissantes pouvaient être tenues responsables.
9. L’héritage durable de Glass-Steagall
Ce projet de loi a plus d’une vie. Un chat en a neuf. Ce projet a été tué quatorze fois.
Une réforme arrachée de haute lutte. Le Glass-Steagall Act de 1933, du nom du sénateur Carter Glass et du représentant Henry B. Steagall, fut une loi phare destinée à prévenir de futures crises financières en remodelant profondément le secteur bancaire. Son adoption fut une bataille longue et difficile, marquée par des luttes politiques et la résistance de Wall Street. Glass, ardent défenseur de la monnaie saine et critique de la spéculation, considérait ce texte comme l’apogée de sa carrière.
Principales dispositions et compromis : Le texte final fut cependant le fruit de compromis importants et de pressions extérieures :
- Séparation bancaire : Il imposa la séparation des banques commerciales (dépôts et prêts) des
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